Residence 2026
Nos résident.e.s de cette année sont:
Jérémie Nicolas et Loreto Martínez Troncoso
Jérémie Nicolas et artiste-chercheur et docteur spécialisé de l’écoute musicale, Jérémie Nicolas évolue dans le médium des arts sonores, de la musique et de la performance. Il vit et travaille à Marseille. Associé au Centre en Informatique et Création Musicale, au sein de l’unité de recherche Musidanse, il a soutenu sa thèse de recherche-création en Esthétique, sciences et technologies des arts spécialité musique en juin 2025 à Paris 8, où il a également enseigné l’écoute et la composition électroacoustique. Menée sous la codirection d’Anne Sèdes et Joseph Delaplace, sa thèse, intitulée Échos d’affect d’effroi. Penser un accident de l’écoute musicale, appuie son questionnement théorique sur l’expérimentation et l’épreuve sensible d’un dispositif de feuilles d’acier excité. En 2023 il codirige avec Julie Savelli un projet d’un an rassemblant la Maison des Sciences de l’Homme Paris-Nord, la MSH Sud et la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme d’Aix-en-Provence. Dans ce cadre il organise avec Véronique Ginouvès, partenaire du projet, et Giulia Fabbiano, une journée d’étude transdisciplinaire sur le silence comme témoignage du trauma colonial algérien. Il est actuellement lauréat de la bourse 2026 de la commission de la recherche de Paris 8, avec son projet La tonalité dionysiaque de l’effacement du moi. Matériel esthétique pour l’écoute musicale. Son travail artistique a été présenté au Centre Pompidou et au CENTQUATRE (Paris), à la maison des arts de Malakoff, au Mémorial du Camp de Rivesaltes, au Couvent Levat (Marseille), à la Macérienne (Charleville-Mézières).

Photo : Hantédemos
Heartmaker : écoute, psychose et possession en étape de recherche-création
La possession met en jeu l’effacement des repères historiques et symboliques du moi, au cours de laquelle læ possédé·e perd le contact avec la réalité. Resituée dans les nosographies psychanalytiques et psychiatriques, elle s’apparente à un trouble dissociatif présentant une désintégration provisoire de l’identité au profit d’un dédoublement, et peut aller jusqu’à prendre l’allure d’un épisode psychotique bref, autrement dit la reconstruction hallucinatoire d’une réalité niée. Si d’un point de vue la folie a pu apparaître comme étant à traiter, on pense par exemple à l’appréhension médicale du cas de possession collective ayant éclaté au couvent des Ursulines d’Aix-en-Provence au début du 17e siècle, de l’autre elle est le traitement. La visée thérapeutique de la possession s’accomplit comme une délivrance des blessures passées, qui donne lieu à une forme de renaissance. Qu’il s’agisse du culte à mystère dionysiaque, du soufisme marocain, ou du tarentisme du sud de l’Italie, la transe, étudiée depuis le territoire du bassin méditerranéen, est le seuil et le sceau de la libération de l’être. Cette forme ontologique inédite, qui superpose débordement de l’affect et retrait de la voix parlée, ne peut qu’être placée dans le cœur. On n’expérimente la magie qu’à condition de croire en l’indicible. Le fondement secret de la possession se lit d’ailleurs dans l’étymologie du mustêrion grec, soit l’image d’une bouche qui se ferme. La possession est un silence, et en ce sens, essentiellement une affaire d’écoute. Plus précisément, à l’effacement du moi et du langage, quelque chose ne tarit pas de se faire entendre. Mais encore, au-delà de l’intensité vibratoire de l’affect, la sortie de soi coïncidant avec l’entrée du dieu, de l’esprit ou d’une altérité radicale, n’interdit pas toute prétention à dire je. À l’origine de la catharsis, comme de la bouffée délirante apparentée à la psychose, se trouve une crise ontologique, où l’être se libère de l’histoire et laisse être la possibilité d’une autre présence, d’une autre voix, d’une autre écoute. D’où découle l’essence de l’enseignement dionysiaque : la possibilité d’être en même temps le même et l’autre. Dans ce cadre, une étape de création, Heartmaker, pour voix, diaulos, électronique et dispositifs, tentera de mettre en œuvre les enjeux de recherche présentés. En expérimentant l’activation d’ondes stationnaires par l’excitation de consonnes fricatives à l’intérieur d’un coffrage en bois et métal, en jouant des battements fréquentiels et en portant à la limite du reconnaissable des éléments de la mémoire collective, il s’agira de rendre sensible le dédoublement, les jeux d’apparition et de disparition, ainsi que l’encombrement vibratoire propres à la psychose et à la possession.
Loreto Martínez Troncoso utilise essentiellement comme matière l'écriture, la parole, la voix, le temps, le rythme, la respiration, le silence. Son travail prend forme de prises de paroles publiques, des pièces sonores, des films, des textes, des gestes et aussi des interventions dans et avec l'espace. Ou encore, créant des situations pour une prise de parole plurielle pour « faire entendre la polyphonie de nos voix, juntas, ensemble ! », notamment à travers des projets collectifs de co-écriture et en collaboration avec des artistes et compagnes : Ostinato #1 - Articuler, 2024 (Scène Nationales Carré-Colonnes de Blanquefort), Pour commencer, ne me contredis pas ! Le silence ou le cri, 2023 (Festival Parallèle, 3bisf, Aix-en-Provence), Aquelarre (el balcón), 2022 (Nuit Verte, Cenon), El eco de tu voz - l'écho de ta voix, 2017-2018 (3bisf, Aix-en-Provence, France), entre autres. Récemment, on a pu expérimencier ses « é-cri-tures » à « …vin cousas que vós non creriades. » (A Sede, Sarria, Espagne), Au bord de la glotte, 2025 (« Écritures bougées », La Nave Va, Marseille), « À côté de la page », 2025 (CipM, Marseille), Battement, 2024 (Palais de Tokyo, Paris), Poemarios garabato, 2023 (« Maquinaciones », Museo Reina Sofía, Madrid, Espagne), ( ) 2022 (Soma, Marseille), breathe in / breathe out et É-cri-tures : Alma (primi tentativi), 2021 (Festival Short Theatre, Roma), Souffle(s) ! {delirios de (un) jardin}, 2020 (Estudio II, Museo Reina Sofía, Madrid)… Depuis plusieurs années, elle entretient avec Julie Pellegrin une correspondance postale dont une partie a été publiée dans (Non) Performance : A Daily Practice (T&P Publishing, 2024). plus d'infos…

Au rythme de nos pulsations.
Respirer, sentir, toucher, être touchéexs.
—- convesation à multiples voix —-
Tu dis : Qui a peur des affects ?
« Respire comigo »1 ( quelque chose transpire en moi ) :
Respire avec moi !
Chèrexs lecteurixes,
Cela fait quelque temps que la respiration, la nécessité et la difficulté de respirer – conspirer juntes, ensemble, m’habite. Respirations, souffles, insuffles convoquées dans des installations sonores, des prises de paroles en solo et/ou collectives, des textes, des é-cri-ts…
"Al aire que yo repiro que es el aire que tú respiras", à l’air que je respire qui est l’air que tu respires a été un titre, une dédicace, une obsession2 presque… un appel à prendre soin de l'air qui nous relie.
''It’s sad that the air is the only
thing we share.
No matter how close we get to each other,
there is always air between us.
It’s also nice that we share the air.
No matter how far we are,
the air links us.''3
Cette résidence offrira un temps pour continuer à se mettre à l’écoute de cette respiration, las palpitaciones de cet air qui nous relie, pour s’embarquer dans une écriture en dialogue avec le travail d’autres artistes, et avec des pratiques extérieures au champ de l’art. Comme autour d’une table tournante, mettre en relation, des lectures, des récits, des écoutes, des gestes, des attentions, des agirs…
À
…l’air qui nous entoure, qui traverse, affecte4 nos corps.
Y que nos conmueve… et qui nous é-meut avec5.
…à l’écoute, une tender listening6, de, ce
toucher, être touchéexs, par - à travers, de travers
( trébucher avec )
autres corps - cœurs
( et ici autres sont aussi des êtres vivants non humain. )
Aux absentxes !
( et si à la place de s’enraciner, de s’atrophier, s’accrocher à la difficulté, voire à l’impossibilité à respirer,
nous nous accordions au plaisir, à la joie de nos respirations, nos sentirs avec ? )
( pourquoi s’entêter, s’asphyxier, pourquoi ne pas célébrer ? )
Notre force.

7
Notes :
1. Lygia Clark, Respire comigo, 1966
2. Cet énoncé a été un titre à plusieurs reprises : prise de parole le 28 mai 2016 à l’exposition collective « Économie de la tension », Centre d’Art Contemporain, Parc Saint Léger, Pougues-les-Eaux ; prise de parole le 18 septembre 2022 au Festival Superformances, Montélimar ; installation sonore à l’exposition collective « …vin cousas que vós non creriades », « …j'ai vu des choses que vous ne croiriez pas », juin-septembre 2025, A Sede, Sarria, Espagne.
3. Yoko Ono, from Lisson Gallery brochure ’67 dans grapefruit. A Book of Instruction and Drawings. Simon & Schuster, 2000.
4. « …depuis l’essence de son verbe ‘affecter’, les affects sont l’effet de comment les forces du corps qui vivent de l’altérité, affectent, touchent, perturbent mon propre corps. En produisant un état. (…) Ce qui est en train de se passer dans le monde en ce moment, (…) cette situation, produit aussi des affects, não é ? Elle affecte nos corps et produit un état. Et cet affect, cet état, n’a pas de mot, n’a pas de geste, n’a pas d’image. (…) Et ce n’est pas n’importe quel état qui est là dans nos corps face à ce qui est en train de se passer. C’est un état qui est là, qui presse mais qui n’a pas des mots. Alors, moi, je demande toujours s’il y a quelqu’unex ici qui n’est pas en train de sentir que son corps est pris par un état étrange, nouveau et qui est là en train de suffoquer ? » Suely Rolnik, conférence Insurgencias macro y micropolítica: diferencias y entrelazamientos, Museo Nacional Centro de Arte Reina Sofía, Madrid, 1 avril, 2019.
5. Conmover : perturber, inquiéter, altérer ; attendrir, émouvoir. Con-mover : mouvoir avec.
6. Expression, attention empruntée à Cathy Lane.
7. Dessin d’Estel et León Céu Fonseca.
dernière modification: 2026/02/12 16:42