NMSAT :: Networked Music & SoundArt Timeline

1916 __ « Le Roi-Lune »
Guillaume Apollinaire (Wilhelm Albert Włodzimierz Apolinary de Wąż-Kostrowicki) (1880-1918)
Comment : Multi-site microphones played with a keyboard of a pipe-organ. The narrator, who loses his path in a storm, takes refuge in a cave, where, in its depths, he discovers the underground domain of the still-living mad King Ludwig II of Bavaria. In these caverns, decorated with ancient graffiti evoking an « anachronistic orgy » that incited a « voluptuousness in the arms of death », the narrator finds Ludwig seated at the keyboard of a pipe-organ that turns out to be of universal proportions. For, with the aid of sensitive microphones placed at strategic positions around the world, the musician can play a symphony composed of a sort of musique concrète : Japan at dawn, geysers in a New Zealand morning, a market in Tahiti, voices in China, a train on the American plains, streets of Chicago at noon, boats on the Hudson River in New-York, violent prayers in Mexico City, a carnivalesque cavalcade in Rio de Janeiro, evening songs in Martinique, a cafe in Paris, the sounds of the angelus in Münster and Bonn, A boat on the Rhine arriving in Coblenz, nightime in Naples, a bivouac in Tripolitania, voices in Isfahan, midnight in an Asian desert, the sound of elephants at one o’clock in the morning in India, sacerdotal bells in Tibet, barques on the river in Saigon, gongs and drums in Peking, the sound of a rooster announcing dawn in Korea. (Allen S. Weiss)Review of: Kahn, Douglas, and Gregory Whitehead, eds. “The Wireless Imagination: Sound, Radio, and the Avant-Garde”, Cambridge: MIT Press, 1992. The aestheticization of abstract sounds seems to have led the creators of these sounds, and their chroniclers in this volume, to overlook politics, or real people "on the ground." For example, co-editor Kahn quotes in his introduction a passage from Apollinaire's 1916 "The Moon King" which is redolent of the kinds of surveillance that sound recording and broadcasting devices have facilitated (as Jacques Attali potently observes in his 1985 _Noise_). The authors offer this excerpt as an example of Apollinaire's "wirelessness," his interest in abstracted sound, but don't examine the issues of power and surveillance pervading the passage, or, for that matter, the proto-pomo implications of juxtapositions of disparate sounds from all over the world. (Timothy D. Taylor, “THE SOUND OF THE AVANT-GARDE”, In Postmodern Culture, v.4 n.1, September, 1993)
French comment : Le narrateur, égaré dans une grotte du Tyrol, y retrouve Louis II de Bavière, mort-vivant éternel, maître de l’espace et du temps : jouant d’un curieux appareil qui lui apporte les rumeurs simultanées du monde entier, tandis que ses courtisans, grâce à d’autres machines, peuvent faire l’amour aux Dames du temps jadis.Avec "Le Toucher à Distance", sixième chapitre du conte "L'Amphion faux messie" de "L'Hérésiarque et Cie", se met en place la combinaison d'un imaginaire technique débridé avec le rêve d'ubiquité que partage Apollinaire avec son personnage, le baron d'Ormesan. Mais ce conte représente un "mauvais" modèle thématique et énonciatif. L'ubiquiste meurt de mort violente, narrateur et personnage ubiquiste sont distincts,et l'ubiquité expérimentée par d'Ormesan est retranscrite simplement par une liste de lieux : « Prague, Cracovie, Amsterdam, à Vienne, à Livourne, à Rome même ». Le dispositif technique consiste en une accumulation des récentes découvertes : « des recherches ayant trait à la télégraphie et la téléphonie sans fil, à la transmission des images photographiques, à la photographie en couleurs et en relief, au cinématographe, au phonographe, etc. » ("Oeuvres en prose complète", Gallimard, La Pléïade, vol. 1, p. 219). Ce foisonnement se précise dans "Le Roi-Lune", conte du "Poète Assassiné", composé entre 1913 et 1914. L'ubiquité est ici procurée par le son uniquement, ce qui constitue un point de passage évident avec la thématique phonographique développée par Apollinaire dans ses poèmes. Le clavier merveilleux du Roi-Lune déclenche le fonctionnement de microphones qui donnent l'illusion d'un déplacement spatial. L'énonciation n'y est pas sans évoquer celle du "Musicien de Saint-Merry", comme le montrent la succession de compléments de lieu et de temps : « Puis, une autre touche abaissée, nous fumes transportés en pleine matinée [...] Nous voici en Amérique [...] C'est six heures sur Saint-Pierre-de-la-Martinique [...] ». Le dispositif technique qui préside au fonctionnement du clavier est clairement mis en parallèle avec le poème "Lundi Rue Christine" : « Sept heures, Paris, je reconnus la voix aigre de M. Ern.st L. J.n.ss, car le microphone, comme par hasatd, aboutissait dans un célèbre café des grands boulevards ». "Comme par hasard", ce cadre évoque le bar louche qui sert de décor à "Lundi Rue Christine". Il y a bien là in point de passage explicite entre conte et poésie, qui explorent des techniques et des thèmes similaires. Avec le "Roi-Lune", technique simultanée, imaginaire phonographique et ubiquité se complètent. (Agnès Paulot, “Apollinaire simultané ?”, communication du 12 février 2008 ; Communications « La poésie au carrefour des arts », octobre 2008)Rien d'étonnant dans le fait qu'Apollinaire convoque ici non seulement le passé, mais simultanément tout ce qui se produit au même moment dans le monde : il souligne, par les anaphores "ailleurs", "en même temps", cette recherche d'une simultanéité. Le conte intitulé "Le Roi-Lune" renferme les mêmes préoccupations mais les confie à des "gadgets". Des boîtes dans lesquelles se cache un appareil semblable à un cylndre de phonographe et muni d'une ceinture permettent « d'abstraire du temps une certaine portion de l'espace et de s'y fixer à un certain moment et pour quelques minutes seulement [...], d'autre part de rendre visible et tangible à qui ceignait la courroie la portion du temps ressuscité ». Cette exploration du passé est l'équivalent des instantanés du "Musicien de Saint-Merry" [...] L'autre objet du Roi-Lune qui nous intéresse est un orgue dont le clavier permet de vivre des événements en n'importe quel point du globe au moment même où il se déroulent. C'est en somme un immense poste de radio qui aurait le pouvoir de suggestion de la télévision. Les instantanés ainsi obtenus n'offrent aucun intérêt intrinsèque, à la différence de ceux du poème ["Musicien de Saint-Merry"] qui tous produisent un effet énigmatique, du fait que les brusques apparitions sont aussi des disparitions. [...] (Marc Poupon)
Original excerpt 1 : « The king’s fingers ran across the keyboard at random, causing the resound, simultaneously as it were, all the noises of this world around which we had just made an immobile, auricular voyage. [...] The flawless microphones of the king’s device were set so as to bring in this underground the most distant sounds of terrestrial life. Each key activated a microphone set for such-and-such a distance. Now we were hearing a Japanese countryside. The wind soughed in the trees - a village was probably there, because I heard servants’ laughter, a carpenter’s plane, and the spray of an icy waterfall. Then another key pressed down, we were taken straight into morning, the king greeting the socialist labor of New Zealand, and I heard geysers spewing hot water. Then this wonderful morning continued in sweet Tahiti. Here we are at the market in Papeete, with the lascivious wahinees of New Cytheria wandering through it - you could hear their lovely guttural language, very much like ancient Greek. You could also hear the Chinese selling tea, coffee, butter, and cakes. The sound of accordions and Jew’s harps. [...] Terrible noises of the street, streetcars, factories -- we seem to be in Chicago and it is noon. [...] The angelus rings at the Munster in Bonn and a boat with a double chorus singing passes along the Rhine on its way to Coblenz. [...] » (Apollinaire, “The Moon-King”, In “The Poet Assassinated”)
Original excerpt 2 : « Au bout de quelques minutes, mʹétant habitué à la caverne, je perçus un bruit lointain de musique. Je crus dʹabord mʹêtre trompé, mais bientôt je ne doutai plus, des ondes sonores et harmonieuses parvenaient jusquʹà mes oreilles, et provenaient des entrailles de la montagne. Quel étonnement et quelle terreur ! je voulus fuir. Puis la curiosité lʹemporta et, tâtonnant le long de la paroi, je mʹacheminai dans le but dʹexplorer la caverne de sorcellerie. Jʹavançai ainsi pendant plus dʹun quart dʹheure et les harmonies de lʹorchestre souterrain se précisaient. [...] Autour de la salle, de grands pavillons de cuivre sortaient de la muraille. Le curieux personnage, dont l’aspect anachronique contrastait fort avec la modernité métallique de cette salle, était assis devant un clavier sur une touche duquel il appuya d’un air las et elle resta enfoncée, tandis qu’il sortait d’un des pavillons une rumeur étrange et continue dont je ne distinguai d’abord pas le sens. L’inconnu écouta un moment avec attention ces rumeurs. Tout à coup il se leva, et, faisant un geste à la fois efféminé et théâtral, la main droite étendue, la gauche sur son cœur, tandis que des sites oraux s’avançait le cortège, il s’écria : “Royaume ermite ! ô pays du Matin Calme ! l’aube pointe à peine sur ton territoire et déjà de tes couvents montent les prières dont cet appareil précis m’apporte le murmure. J’entends le bruissement des vestes en papier brûlé des gens du peuple, l’orage de aumônes pleuvant parmi les bousculades des pauvres gens. Je t’entends aussi, cloche de bronze de Séoul. Dans ta voix on distingue la plainte d’un enfant. J’entends aussi un cortège, il suit son beau seigneur, l’Yang Ban magnifique sur sa selle. Si un jour je porte encore le pourpre pâle qui ne convient qu’à moi, le Roi-Lune, j’irai visiter ton décor et jouir de ton climat que l’on dit délicieux.” [...] Puis l’auguste noyé postiche du lac de Starnberg appuya sur une autre touche et aux paroles murmurées par le roi je compris que les bruits qui parvenaient jusqu’à nous évoquaient l’atmosphère heureuse du Japon au moment de l’aurore. Les microphones perfectionnés que le roi avait à sa disposition étaient réglés de façon à apporter dans ce souterrain les bruits les plus lointains de la vie terrestre. Chaque touche actionnait un microphone réglé pour telle ou telle distance. Maintenant, c’était les rumeurs d’un paysage japonais. Le vent soufflait dans les arbres, un village devait être là, car j’entendais les rires des servantes, le rabot d’un menuisier et le jet glacial des cascades. Puis, d’une autre touche abaissée, nous fûmes transportés en pleine matinée, le roi salua le labeur socialiste de la Nouvelle-Zélande, j’entendis le sifflement des geysers aux jaillissements d’eaux chaudes. Ensuite, ce beau matin se continua dans la molle Taïti. Nous voilà au marché de Papeete, les lascives vahinés de la Nouvelle-Cythère y erraient, on entendait leur beau langage guttural et presque semblable au grec antique : on entendait aussi la voix des Chinois qui vendent le thé, le café, le beurre et les gâteaux; le son des accordéons et des guimbardes ... Nous voici en Amérique, la prairie est immense, une ville sans doute a surgi, autour de cette station d’où repart le pullman dont, de concert avec le roi, j’entends le sifflement. Bruits terribles de la rue, tramways, usines, il paraît que nous sommes à Chicago, à l’heure de midi. Nous voici à New-York, où chantent les vaisseaux sur l’Hudson. Des prières violentes s’élèvent devant un christ à Mexico. Il est quatre heures. A Rio de Janeiro passe une cavalcade carnavalesque. Les balles de caoutchouc, lancées par des mains sûres, s’aplatissent avec bruit sur les visages et répandent les eaux de senteur comme les alcancies moresques d’autrefois, plic, ploc, rires, ah ! ah ! C’est six heures sur Saint-Pierre-de-la-Martinique, les masques se rendent en chantant dans les bals décorés de grosses fleurs rouges de balisier. [...] Sept heures, Paris, je reconnus la voix aigre de M. Ern.st L. J..n.ss., car le microphone, comme par hasard, aboutissait dans une café des grands boulevards. L’angélus sonne au Munster de Bonn, un bateau chargé d’un double-chœur chantant passe sur le Rhin, se rendant à Coblence. Puis ce fut l’Italie, près de Naples. Les voiturins jouaient à la mourre, par la nuit étoilée. Alors veint la Tripolitaine où, autour d’un feu de bivouac, M.r.n.tt. s’exerçait à parler petit nègre, tandis que les troupes de la maison de Savoie l’entouraient martialement, prê^tes à le défendre en cas d’agression improbable et tiraient quelques feux de salve onomatopéiques, cependant que de poste en poste à travers le camp se répondaient les sonneries de clairon. [...] Minuit ! un pauvre pâtre crie dans un désert galcé : c’est l’Asie nocturne d’où le mal s’étend sur le monde. Des éléphants barrissent. Une heure du matin ! C’est l’Inde ! Puis le Tibet. On entend sonner les cloches sacerdotales. Trois heures : le bruit des milliers de barques s’entrechoquant avec douceur sur les bords du fleuve à Saïgon. Doum, doum, boum, doum, doum, boum, doum, doum, boum, c’est Pékin, les gongs et les tambours des rondes, les chiens innombrables qui glapissent ou aboient mêlant leurs voix au lugubre bruit des rondes. Un chant de coq éclate, annonçant l’aube qui, livide, abandonne déjà la blanche Corée. Les doigts du roi coururent sur les touches, au hasard, faisant s'élever, simultanément en quelque sorte, toutes les rumeurs de ce monde dont nous venions, immobiles, de faire le tour auriculaire. Tandis que je m’émerveillai, le roi leva soudain la tête. Et, tout d’abord, ma présence ne parut pas l’étonner : “Apportez-moi, me dit-il, la partition original de l'Or du Rhin, je veux la parcourir après avoir écouté la symphonie du monde. [...]”. »
Source : Apollinaire, Guillaume (1916), “Le Roi-Lune”, Mercure de France, 1916; In “Le Poète Assassiné”, 1917 & “Le Poète Assassiné, contes”, L'Édition, Bibliothèque de Curieux, 1916; Ed. Mille et Une Nuits, texte intégral, 1995.
Source : Apollinaire, Guillaume (1916), “The Moon-King”, In “The Poet Assassinated”, Broom, New York, NY, 1923; and: Translated by Matthew Josephson, woodcuts by André Derain, Publisher Exact Change, 2004.
Source : Apollinaire,Guillaume, “Oeuvres en prose”, Bibliothèque de la Pléiade, edited by Michel Decaudin, 1977, & Schoenhof's Foreign Books, 1988.
Source : Weiss, Allen (2002), “Breathless – Sound recording, disembodiment, and the transformation of lyrical nostalgia”, Wesleyan University Press, 2002, p.23.
Source : Paulot, Agnès (2008), “Apollinaire simultané ?”, communication du 12 février 2008 ; Communications « La poésie au carrefour des arts », octobre 2008.
Source : Battier, Marc (2006), "Des unanimistes à l'art sonore : quand la littérature, l'art et la musique recréent la technologie", in Musique et Modernité en France (1900-1945), Observatoire International de la Création Musicale, Les Presses de l'Université de Montréal, chap. 15, pp. 389-415.
Source : Battier, Marc (2007), “Bruit et modernité — Le surgissement du bruit industriel dans la conscience artistique au tournant du vingtième siècle. Phonographie des bruits artificiels et naturels et conception créative. La domestication des bruits comme source musicale et le bruitisme. Le bruit des machines à la naissance de la musique électroacoustique. La musicalisation du bruit”, Conférence du 12 décembre 2007.
Source : Poupon, Marc (1970), “Le Musicien de Saint-Merry”, Communication au XXIIième Congrès de l'Association, le 23 juillet 1970, Cahiers de l'Association internationale des études francaises, Année 1971, Volume 23, Numéro 23, pp. 211-220.
Urls : http://www.poetryfoundation.org/archive/poet.html?id=196 (last visited )

No comment for this page

Leave a comment

:
: