NMSAT :: Networked Music & SoundArt Timeline

1914 __ « Locus Solus »
Raymond Roussel (1877-1933)
Comment : We can [...] detect phonographic relations in Roussel's writing method, in his youthful ecstasy, and certainly in the scene in "Locus Solus" where a psychiatric patient of sorts attempts to write phonographically the voice of his daughter, who had been trampled to death by bandits. (Douglas Kahn)Lucius Egroizard, who was driven insane by the sight of drunken brigands trampling his infant daughter to death: Not only does Egroizard compulsively sculpt lightweight gold figurines that repeat the brigands' lethal jig in mid-air, but the very hairs on his nearly bald head periodically detach themselves to mimic the dance. Egroizard experiments with an array of strange objects, until he constructs a Goldbergian contraption that produces a sound identical to his daughter's voice « "It's you, my Gillette. They haven't killed you. You're here next to me Speak, my darling." And between these broken phrases, the fragment of the word, which he constantly reproduced, returned again and again, like a response. Speaking in hushed tones, Canterel led us quietly away, so as to allow this salutary crisis to run its course in peace ». (Colin Raff, “Raymond Roussel (1877-1933), an Idiot Savant Without Idiocy”).
French comment : “Les machineries de Roussel ne fabriquent pas de l'être; elles maintiennent les choses dans l'être. Leur rôle est de faire rester: conserver les images, garder l'héritage et les royautés, préserver les gloires avec leur soleil, cacher les trésors, enregistrer les confessions, enfouir les aveux, bref maintenir sous globe (comme sont sous globes les crânes de François-Jules Cortier ou dans l'Etoile au Front le papillon de la préfète). Mais aussi -et pour assurer ce maintien par-delà les limites -faire passer: franchir les obstacles, traverser les règnes, renverser les prisons et les secrets, reparaître de l'autre côté de la nuit, vaincre les mémoires en sommeil, comme le fit le fameux bloc d'or de Jouël dont le souvenir a franchi tant de grilles, de silences, de complots, de générations, de chiffres, devenant message dans la tête à grelots d'un bouffon ou poupée de son dans un coussin. Toutes ces machineries ouvrent un espace de la fermeture protectrice qui est aussi celui de la merveilleuse communication. Passage qui est clôture. Seuil et clef. Les chambres froides de Locus Solus jouent ce rôle avec la plus remarquable parcimonie: faire passer la vie dans la mort et abattre par la seule (et bien facile, il faut le dire) vertu d'un «vitalium», jointe à l'efficacité non moindre d'une «résurrectine», la cloison qui les sépare. Mais tout ceci afin de maintenir une figure de la vie qui reçoit le privilège de demeurer sans changement pour un nombre illimité de représentations. Et, protégées par la vitre qui leur permet d'être vues, à l'abri de cette parenthèse transparente et gelée, la vie et la mort peuvent communiquer afin de rester, l'une dans l'autre, l'une malgré l'autre, indéfiniment ce qu'elles sont. Ce passé qui ne passe pas, et qui pourtant se creuse de tant de communications, sans doute est-il celui que respirent toutes les légendes, celui qui est magiquement ouvert et clos, en un même bruit de fermoir, par l'unique, le toujours répété «il était une fois» : les récits de Roussel que produit la machinerie si compliquée du langage se présentent avec la simplicité des contes d'enfants. En ce monde, mis hors d'atteinte par le rituel verbal qui y introduit, les êtres ont, de l'un à l'autre, un pouvoir merveilleux de faire alliance, de se nouer, d'échanger des murmures, de franchir les distances et les métamorphoses, de devenir les autres et de rester les mêmes. «Il était une fois» découvre le Coeur présent et inaccessible des choses, ce qui ne passera pas parce qu'il demeure au loin, dans le tout proche logis du passé; et au moment où on annonce solennellement dès le début que c'étaient là l'histoire, les jours et les choses d'une fois, leur fête unique, on promet à demi-mot qu'elles se répéteront toutes les fois -chaque fois que l'envol du langage, franchissant la limite, se retrouvera de cet autre côté qui est toujours le même. Les machines de Roussel, par ce même fonctionnement feutré qui maintient l'être dans l'être, créent d'elles-mêmes des contes: une forme de fantastique continuellement gardé par les bordures de buis de la fable. [...] Appareils, mises en scène, dressages, prouesses exercent chez Roussel deux grandes fonctions mythiques; joindre et retrouver. Joindre les êtres à travers les plus grandes dimensions du cosmos (le lombric et le musicien, le coq et l'écrivain, la mie de pain et le marbre, les tarots et le phosphore); joindre les incompatibles (le fil de l'eau et le fil du tissu, le hasard et la règle, l'infirmité et la virtuosité, les volutes de fumée et les volumes d'une sculpture); joindre, hors de toute dimension concevable, des ordres de grandeur sans rapport (des scènes façonnées dans des grains de raisin embryonnaires; des mécanismes musiciens cachés dans l'épaisseur des cartes du tarot). Mais aussi, retrouver un passé aboli (un dernier acte perdu de Roméo), un trésor (celui de Hello), le secret d'une naissance (Sirdah), l'auteur d'un crime (Rul, ou le soldat foudroyé par le soleil rouge du csar Alexis), une recette perdue (les dentelles métalliques de Vascody), la fortune (Roland de Mendebourg) ou la raison (par le retour du passé dans la soudaine guérison de Seil-Kor ou dans celle, progressive, de Lucius Egroizard). La plupart du temps, joindre et retrouver sont les deux versants mythiques d'une seule et même figure. Les cadavres de Canterel traités à la résurrectine joignent la vie à la mort en retrouvant l'exact passé. [...] La forme privilégiée de cette répétition de la vie dans la mort représente justement l'instant inverse et symétrique, -ce qui de l'autre côté du miroir est encore le plus proche: le moment où la mort fait irruption dans la vie. Ainsi sont reconstitués: la scène où fut piétinée jusqu'à la mort, par quinze bandits amateurs de ballets folkloriques, la petite fille de Lucius Egroïzard; la dernière maladie du sensitif écrivain Claude Le Calvez; la seconde fin (d'après un texte posthume retrouvé après des siècles) de Roméo et Juliette; la grande crise qui terrasse entre un groom et une lanterne rouge Ethelfleda Exley, la femme aux ongles de miroir; le suicide de François Charles Cordier quand il découvre grâce à des runes gravés sur un crâne et une affichette en diamants, que son père a tué sa soeur-fiancée. Ce qui de la vie est répété dans la mort, c'est la mort elle-même: comme si toutes ces machines, ces miroirs, ces jeux de lumière, ces fils, ces corps chimiques inconnus n'extrayaient d'une mort apparemment conjurée que sa proche présence et son règne déjà arrivé. [...] La double filière cache la filiation, mais permet aussi bien d'en retrouver le fil unique. Le secret du trésor qui doit signifier à Hello ses droits de naissance a été confié par le roi mourant à son double dérisoire, le bouffon; puis à un double de ce double -une poupée cachée dans un coussin; pour préserver son fils des brigands dont il est prisonnier, Gérard Lauwerys l'a remplacé par une statuette de plâtre; pour retrouver sa fille morte, Lucius Egroïzard essaie de reconstituer le double de la voix qu'elle aurait eue si elle avait pu grandir. La naissance cachée à cause de sa dualité et par elle, se trouve enfermée dans un labyrinthe de dualités qui permet finalement et par cela même de la retrouver: au terme se dévoile enfin l'identité absolue -«Ego» marqué sur le bloc d'or souverain de Hello, trésor unique qu'avait caché et désigné la sagesse de Guillaume Blache.”. (Michel Foucault, “Roussel”, 1963)
Original excerpt : « Chapitre V.[...] Après de brefs commentaires, Canterel nous désigna, au milieu de la chambre, un certain Lucius Egroizard, qui, devenu subitement fou en voyant sa fille [Gillette] âgée d’un an odieusement piétinée jusqu’à la mort par une groupe d’assassins dansant la gigue, était depuis plusieurs semaines en traitement à Locus Solus. [...] Après avoir poursuivi un moment son travail en recourant aux six memes flacons, Lucius, pris de lassitude, s’arrêta devant la tige blanche maintenant très raccourcie. En se tournant par hasard, il sembla nous apercevoir pour la première fois et, s’approchant, dit à travers la grille ce seul mot : “Chantez”. Le maître pria aussitôt la cantatrice Malvian, mêlée à notre groupe, d’exécuter une phrase lyrique pour satisfaire le caprice du fou. Créatrice d’un rôle de confidente dans “Abimelech”, récent opéra biblique, Malvina commença presque au sommet du registre aigu: “O Rébecca...”. L’interrompant brusquement, Lucius lui fit longtemps répéter le même fragment, prêtant surtout l’oreille aux vibrations trsè pures de la dernière note. Puis il alla s’asseoir à droite, face à nous, devant un guéridon supportant ces divers objets : 1) Une lampe actuellement sans lumière. 2) Un étroit poinçon à aiguille d’or prodigieusement ténue. 3) Une petite règle de quelques centimètres, tout en lard, montrant sur un des côtés six divisions principales, qui, marquées par de forts traits numérotés, contenaient chacune douze subdivisions indiquées en lignes plus fines et plus courtes. Raies et chiffres tranchaient par leur couleur rouge vif sur le gris blanchâtre du lard. L’ustensile, délicatement exécuté, reproduisait en miniature l’ancienne toise, divisée en six pieds et soixante-douze pouces. 4) Une mince tablette verte et carrée faite en quelque cire durcie. 5) Un appareil acoustique fort simple consistant en une courte aiguille d’or adaptée à une membrane ronde pourvue d’un cornet. 6) Une petite feuille rectangulaire de carton blanc, dont une ouverture centrale enserrait juste, dans ses bords imperceptiblement dédoublés, un grenat plat et facetté, qui, taillé en losange, donnait à l’ensemble une apparence d’as de carreau. Lucius appuya sur le milieu de la tablette verte, posée à plat devant lui, la petite toise prise par les deux extrémités entre le pouce et l’index de sa main gauche -- et comprimée dans le sens de la longueur de manière à froncer, en les raccourcissant, les divisions et subdivisions, directement offertes à ses regards. Choisissant avec grand soin, par l’examen des traits rouges, différentes places sur une même ligne, il fit avec le poinçon, tenu verticalement dans sa main droite, sept marques superficielles dans la cire, en accotant l’aiguille contre le lard. [...] Chargé d’un minutieux modelage favorisé par l’amalgame voulu du rouge et du vert, chaque point ardent, par sa légère chaleur, amollissait imperceptiblement la cire de la marque visée, parachevant ainsi le premier travail en perfectionnant la qualité future de sonorités en germe. Se retournant vers nous pour ranger son as, Lucius, posant la tablette verte à plat sur le guéridon, saisit l’appareil acoustique, dont il promena doucement l’aiguille d’or presque verticale sur la ligne que formaient les marques. La pointe, remuant sur ce chemin rugueux, transmit maintes vibrations à la membrane, et, s’échappant du cornet, une voix de femme, pareille à celle de Malvina, chanta clairement sur les notes demandées: “O Rébecca ...”. Par le procédé soumis à nos yeux, le fou, paraissait-il, créait artificiellement toutes sortes de voix humaines. Cherchant à retrouver celle émise par sa fille dans de premières ébauches oratoires, il multipliait les épreuves, comptant découvrir par hasard quelque timbre qui, se rapprochant de son idéal, l’aiguillerait vers la réussite. C’est pourquoi, prononçant ce mot : “Chantez”, il s’était hâté de reproduire le modèle fourni par Melvina. Pilotant derechef l’aiguille d’or sur la ligne, Lucius fit réentendre plusieurs fois la phrase: “O Rébecca ...”, dont la dernière note le plongeait dans une agitation angoissée. S’en tenant à la fin du parcours, il s’offrit à satiété la seconde moitié du son ultime et, violemment ému, nous chassa d’un signe. [...] Le seul but de l’infortuné, ainsi qu’en témoignaient ses incohérents soliloques, était de reproduire la voix de sa fille telle que l’avaient révélée à son oreille attentive les efforts qu’aux derniers temps de sa vie elle faisait déjà pour parler. Avec une infinie variété de timbres et d’intonations, il créait toutes sortes d’organes dans des fragments de discours ou de mélodies, espérant trouver fortuitement, parmi tant d’éléments, une sonorité indicatrice apte à le mettre sur le bon chemin. [...] A ce moment un cri de Lucius nous attira vers la chambre, et bientôt nous étions tous, derechef, rangés devant la grille rouillée aux gonds d’or. Sur la tablette verte on voyait une nouvelle ligne de marques, évidemment dues comme les autres, d’après leur apsect et leur fondu, au poinçon et à la petite toise aidés de la lampe et de l’as de carreau. Très agité, Lucius fit glisser sur la ligne récente la pointe de l’aiguille reproductrice, et de l’extrême fond du cornet sortit sur la voyelle “a” une longue syllabe joviale, qui, rappelant les débuts souriants des très jeunes enfants avides de parler, ressemblait fort au modèle fourni par la fin du motif : “O Rébecca ...”. Le dément poussa un second cri, pareil à celui qu’avait sans doute provoqué tout à l’heure une première audition du joyeux accent. Eperdu à la pensée d’avoir touché au but, il murmura : “ Sa voix ... c’est sa voix ... la voix de la ma fille !” Puis, haletant, il adressa comme à une présente ces paroles des tendresse : “ C’est toi, ma Gillette... Ils ne t’ont pas tuée ... Tu es là ... près de moi ... Dis, ma chérie ...” Et, entre ces phrases entrecoupées, l’ébauche de mot, qu’il reproduisait sans cesse, revenait ainsi qu’une réponse. Canterel, parlant bas, nous emmena au loin sans bruit pour laisser en paix s’accomplir cette crise salutaire. Il félicité Malvina d’avoir déterminé, par son chant, un heureux événement susceptible de hâter le rétablissement du malade -- puis nous fit accomplir, par une nouveau sentier, une assez longue descente. »
Source : Roussel, Raymond (1914), “Locus Solus”, Lemerre, 1914; paru sous le titre de “Quelques Heures à Bougival” dans “Le Gaulois du Dimanche” (déc. 1913-mars 1914); Paris: Jean-Jacques Pauvert, 1965.
Source : Kahn, Douglas (2004), “Art and Sound”, In “Hearing History: a reader”, Edited by Mark Michael Smith, Athens, University of Georgia Press, pp. 36-48; Abridged from "Introduction: Histories of Sound Once Removed", in Douglas Kahn and Gregory Whitehead (Eds), "Wireless Imagination : Sound, Radio, and the Avant-Garde", Cambridge, Mass : The MIT Press, 1992, pp. 1-29.
Source : Foucault, Michel (1963), “Raymond Roussel”, Paris: Gallimard, 1963.
Source : Foucault, Michel (1962), "Dire et voir chez Raymond Roussel", Lettre ouverte, no. 4, Été 1962,pp. 38-51.
Urls : http://hypermedia.univ-paris8.fr/bibliotheque/LOCUS_SOLUS/ls5a.htm (last visited ) http://foucault.50webs.com/books/1963_RR_Chap5.htm (last visited )

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