NMSAT :: Networked Music & SoundArt Timeline

1913 __ Poésie phonographiste
Guillaume Apollinaire (Wilhelm Albert Włodzimierz Apolinary de Wąż-Kostrowicki) (1880-1918), Martin Barzun (1881-1973)
Comment : Guillaume Apollinaire, the innovator of French poetry, was - like his artist friends - influenced by the rapid succession of frames in silent movies, and he adopted this technique in his own work. At the beginning of this century there was, in general, a great curiosity about new inventions within communications. Apart from trains, automobiles and airplanes, artists recognized entirely new means of expression through the telephone, the wireless telegraph and the phonograph. Apollinaire outlined the developmental optimism of the time in his manifesto "The New Spirit and the Poets" (“L'Esprit Nouveau et les Poètes”) in 1917; with his demise to the Spanish flu the next year, this actually became his artistic testament. His point of departure was a universal belief in scientific exploration of the macrocosm as well as of the microcosm, of things big and small. The altered conception of the world will necessarily bring on fresh ideas and new means of expression, breaking with antiquated tradition, he claimed. He especially stressed that artists should make use of a reality that sometimes exceeds legend or implements it: « It would be strange, during an epoch when the absolutely most popular artform, cinema, is a picture-book, if the poets did not try to create images for the thoughtful and more sophisticated souls, who will not be content with the filmmakers' clumsy imagination. The movies will get more sophisticated, and one can foresee the day when the phonograph and the cinema will be the only recording techniques in use, and poets may revel in a liberty hitherto unknown. ». (Björn Ericsson, “Good morning, my name is Guillaume Apollinaire! - an introduction to L'Esprit Nouveau et les Poëtes”)As well as having a keen interest in the visual arts, the visual dimension of writing was extremely important to Apollinaire. Apollinaire took great care over the typographical layout of his work. Technical developments such as the phonograph, the telephone, radio and cinema had provided new ways of storing and diffusing language without recourse to the written word. (Tony McNeill, “An Introduction to Guillaume Apollinaire”, The University of Sunderland, 1998)Apollinaire, Cubism's most eloquent champion, wrote an article on Parade in which he snubbed Cocteau's contribution. Perhaps he was unaware of Cocteau's frustrated attempts, for these attempts at dealing with sound found similar expression in Apollinaire's own proposal for a phonographic poetry in his November 1917 lecture “The New Spirit and the Poets”. Or perhaps he was aware of Cocteau's attempts and considered them ill-conceived, too loosened from their associative meanings, or in need of phonographic realization, for in his essay he states: “it would be absurd, if not dangerous ... to reduce poetry to a kind of imitative harmony that would not even have the excuse of being exact. Conceivably, imitative harmony might play a certain role, but it can serve as foundation only for an art that will make use of machines. For instance, a poem or a symphony in which the phonograph will play a part might well consist of noises artistically chosen and lyrically combined or juxtaposed; whereas I, at least, cannot conceive of a poem consisting merely of the imitation of a noise that cannot be associated with any lyrical, tragical or emotional meaning.”. (Douglas Kahn, “Audio Art in the Deaf Century”)The validity of utilizing actual phonographic technologies within artworks was recognized by many artists central to the history of the avant-garde, as it has been written. Among them was Guillaume Apollinaire, who, in his last major essay before his death, “The New Spirit and the Poets” (1918), criticized Marinetti’s onomatopoetic practices of carrying the “new spirit to excess”. Excess ostensibly results from the reduction of poetry to a “kind of imitative harmony that would not even have the excuse of being exact”. [...] “Why”, asks Apollinaire, “would anyone want to verbally imitate wordly sounds such as the Futurist-like ‘whirring of an airplane’ when auditive reality will ‘always be superior’?”. If one were truly interested in creating an illusion of auditive reality, the phonograph could better perform the task. “Conceivably, imitative harmony might play a certain role, but it can serve as foundation only for an art that will make use of machines. For instance, a poem or a symphony in which the phonograph will play a part might well consist of noises artistically chosen and lyrically combined or justaposed”. Apollinaire, perhaps because of the phonographic quality of his “conversation-poems” foresaw a future where the phonograph and cinema would “be the only forms of reproduction, and when as a result poets will enjoy a freedom hitherto unknown”. (. (Douglas Kahn, “Art and Sound”)
French comment : "Deux poètes, Guillaume Apollinaire et Henri-Martin Barzun, inventèrent la poésie phonographiste. Inspirés par le mouvement simultanéiste, si puissant dans les années 1910, les deux artistes rêvaient d'une poésie que seul permettrait le phonographe. [...] Des deux mouvements, unanimiste et cubiste, découla leur tentative, inaboutie, de poésie renouvelée par le son. Nous retracerons le cheminement de ces influences jusqu'à leur incarnation chez les dadaïstes de Zurich et tenterons de montrer que l'art sonore du XXème siècle, qui permet aux artistes de recréer la technologie de leur époque, fut le résultat de croisements de disciplines. Ce détournement précoce de la technologie de l'enregistrement représente un jalon déterminant du sonore dans la création. Au passage, notons que la création considérée n'est pas nécessairement dans le champ de la musique mais qu'elle peut s'appliquer à des domaines proches comme, par exemple, la poésie sonore et, plus généralement, ce qu'on appelle, de façon un peu malhabile, l'art audio. Il est aussi remarquable que les technologies pionnières soient avant tout appliquées à la voix. Le téléphone (1876) comme le phonographe d'Edison ou de Charles Cros (1877) sont illustrés par la transmission ou l'enregistrement de la parole. L'enregistrement magnétique (1898) trouvera avant tout son utilisation pendant un demi-siècle comme dictaphone, avant l'invention du magnétophone à la fin des années 1930. La radio, enfin, est surtout le médium de la parole (information, théâtre radiophonique) tout autant sinon plus que celui de la diffusion musicale. Ces technologies posent naturellement les conditions du mouvement d'invention de nouvelles musiques de la seconde moitié du XXème siècle. Je définirais les technologies du sonore comme instrumentarium de l'enregistrement et de la reproduction, et, plus généralement, de la transduction électrique.Il faut noter qu'elles sont remarquablement dirigées vers la voix, son enregistrement, sa reproduction et sa transmission. Nées de la saisie de la parole et du chant, elles participent de ce que j'appellerais une "épiphanie" de la voix au XXième siècle, c'est-à-dire un véritable dévoilement. Celui-ci se traduit de mille façons en s'inscrivant dans la tradition, avec le théâtre, la poésie et le chant, en inventant aussi de nouvlles formes d'expression et en servant de matériau privilégié dans les musiques électroacoustiques et l'art audio. [...] L'art audio est le résultat du croisement d'un faisceau de conditions dont la principale est sans doute la plus difficile à définir : la modernité. [...] Un autre axe est la présence de nouvelles technologies du sonore. Les technologies du sonore existent depuis la fin du XIXème siècle [...] c'est-à-dire la lutherie électrique, électro-mécanique ou électro-magnétique, et électronique [...], ce qui les relie toutes, c'est qu'elles sont une forme de représentation symbolique du monde sonore réel : elles encodent et décodent, elles sont transduction. [...] Avec les technologies du sonore se reforme progressivement la notion d'acousmate, ce phénomène dont nombre de grands mystiques ont témoigné, et qui fait entendre des voix dont le corps est absent; une définition d'acousmate est : bruit de voix humaines ou d'instruments qu'on s'imagine entendre dans l'air. [...] Apollinaire apprend l'existence du laboratoire des Archives de la parole, créé en 1911 à la Sorbonne par Fernand Brunot, et il rédige aussitôt un bref article qu'il intitule "La Sorbonne est ébranlée". C'est dans ce texte qu'Apollinaire fait, pour la première fois, référence au phonographe en tant qu'une machine revêtue d'une fonction de création artistique : « S'il n'y a pas encore, outre le phonographe à poésie, de machine à histoire ou à philologie, les travaux auxquels on se livre en Sorbonne y sont, en quelque sorte, aussi mécaniques. » [...] Pour ce qui est de l'art sonore, appellation commode puisqu'on ne saurait encore, à cette époque, parler du renouveau de la musique en ce qu'elle serait affectée par la technologie, c'est par les poètes que s'amorce une voie qui, à la longue, se révèlerait fructueuse. on ne constate pas, en 1911, d'affirmation d'un rôle créateur de la technologie en musique; il faudra la déceler ailleurs, et c'est précisément en poésie qu'elle apparaît. [...] Ce fut le poète Jules Romains qui illustra les caractères de l'unanimisme dans un recueil de poèmes écrit entre 1904 et 1907, "La Vie unanime", qui répandra rapidement le concept déjà mis à jour par le sociologue Emile Durkheim sous le nom d'unanimisme. [...] L'unanimisme semble une constatation de l'évidence que l'individu est désormais enserré dans le collectif. Le thème de la ville préoccupe aussi les sociologues et les philosophes de cette époque, mais un thème surgit du chaos de la ville moderne: celui des communications et des transports qui créent des liens inédits entre les hommes."C'est d'ailleurs ce thème qu'amplifie Henri-Martin Barzun dans "L'ère du drame" : "Ainsi, après la vapeur et l'électricité, l'aviation et la télépgraphie aérienne transforment la notion de distance, bouleversent notre sentiment du pathétique, étendent notre puissance psychologique." En conjonction avec les tenants de l'unanimisme se forme une autre tendance artistique, qui se fera connaître sous le nom de simultanéisme. Unanimisme et simultanéisme sont liés, tout d'abord en la personne du poète et théoricien Henri-Martin Barzun. [...] De cette volonté de créer ce qu'Apollinaire appellera une poésie verticale naîtra une étape décisive dans cette relation de la création à la technologie, la poésie phonographiste. Guillaume Apollinaire rejoint Barzun dans cette entreprise de nouvelle poésie. Apollinaire la différencie de la poésie déclamée, de la poésie horizontale, de la nouvelle poésie, qu'il nomme poésie verticale, puisqu'elle se conçoit de façon polyphonique. "Il est vrai que depuis un an j'ai souvent parlé du disque poétique, ajoutant que c'était la forme par laquelle je voudrais publier mes poèmes. Barzun a eu raison de lancer son manifeste touchant la simultanéité poétique dont la paternité lui appartient, car je n'avais songé à confier aux disques que des poèmes personnels. Il a ainsi élargi l'idée et en a fait l'élément principal de la plus importante réforme littéraire de tous les temps. Loué soit-il ! Mais n'oublions pas que le véritable auteur de cette réforme, c'est Charles Cros, inventeur du phonographe." Il serait "sinon dangereux du moins absurde, apr exemple, de réduire la poésie à une sorte d'harmonie imitative qui n'aurait même pas pour excuse d'être exacte". Cette "harmonie imitative" pourrait cependant "jouer une rôle, mais elle ne saurait être la base que d'un art où les machines interviendraient". Il indique que Barzun était trop occupé à chercher à "faire retentir le drame universel dans l'œuvre par la polyphonie des voix simultanées du monde" : "Un poème ou une symphonie composée au phonographe pourraient fort bien consister en bruits artistiquement choisis et lyriquement mêlés ou juxtaposés". Fernand Divoire écrivait à ce propos en 1923: "Le plus beau poème simultané serait : entendre la vie; bruit des paroles ici, du grillon chez le boulanger, du train sur la voie des Indes, des étoiles [...] des machines à Liverpool [...] Tout !" Divoire poursuit en tendant une abstraction qui confère une valeur artistique à cette collection d'échantillons sonores : "Mais dans cette immense photographie, il y a l'art de choisir. Et d'ajouter. Et d'ajouter toute l'âme humaine : la voix des pensées." Ailleurs il propose un exemple de ce que pourrait être ce simultanéisme phonographique, placé lui-même au sein d'un "Art poétique orchestral" : "Dans le simultanéisme, tel que Barzun l'a créé, les voix et les bruits se font entendre en même temps. Plusieurs voix, disant des paroles différentes, peuvent donner ensemble leur concert; les bruits (chant d'un oiseau, bruit d'un moteur ou d'un moulin à café) peuvent s'y mêler".". (Marc Battier)En juin 1913, Apollinaire emploie le terme dans «L’Antitradition futuriste», sous la rubrique «Tech-niques sans cesse renouvelées ou rythmes». Ici, «simultanéité» s’inscrit tout naturelle- ment dans cet exercice de style futuriste qu’est «L’Antitradition». Ce terme reste encore dans une certaine mesure un emprunt, mais il est notable qu’il apparaisse dans la rubrique des «techniques». La simultanéité reste donc un moyen au service d’une «construction» qui concerne tous les domaines artistiques. Une étape est franchie le 5 juillet 1913, date à laquelle Apollinaire fait paraître dans Paris-Midi une lettre dans laquelle il mentionne la simultanéité dans un sens proprement littéraire. [...] Arrêtons-nous ici sur la mention du phonographe : c’est véritablement le medium par lequel Apollinaire va s’approprier l’idée de simultanéité : dans le domaine pictural, nous l’avons vu, elle lui demeure encore relativement étrangère, citation ou emprunt. L’objet phonographe va inciter à Apollinaire à envisager une conception proprement poétique de la simultanéité. Il va s’agir pour lui de substituer le poème au phonographe. En effet, dans l’article «Nos amis les futuristes» publié en février 1914, Apollinaire souligne que les tentatives de Barzun restent virtuelles si elles ne sont pas représentées oralement et lui oppose une la récitation du poème de Jules Romains, «L’Eglise» : « Il [le poème] devait se réciter à quatre voix qui se répondaient, se mêlaient en d’authentiques simultanéités, irréalisables autrement que dans la récitation directe, ou sa reproduction par le moyen du phonographe » (Guillaume Apollinaire, in “Œuvres en prose complètes”, tome II, Pierre Caizergues et Michel Décaudin, éd, Paris: Gallimard, 1991, p. 1701). Selon Apollinaire, la simultanéité poétique recherchée par Barzun n’est effective que dans la récitation, non dans la disposition typographique, et il le cantonne au rôle de «poète phonographiste», concluant que «dans le livre, M. Barzun est resté successif ». Apollinaire entreprend précisément de dépasser la successivité de l’écriture, en réunissant les deux aspects de la notion de simultanéité, le versant musical post-symboliste et le versant visuel pré-moderniste. A partir du modèle phonographique, il va s’employer à écrire, non pas pour un phonographe, mais comme un phonographe, cela en modifiant la disposition du poème. La réponse apollinarienne à la question de la simultanéité passe donc d’abord par des poèmes, mais il va être amené à prendre position, certes tardivement, dans la querelle qui secoue les milieux littéraires à partir d’octobre 1913 [...]. (Agnès Paulot, “Apollinaire simultané ?”, communication du 12 février 2008 ; Communications « La poésie au carrefour des arts », octobre 2008)
Original excerpt 1 : « I, at least, cannot conceive of a poem consisting merely of the imitations of a noise that cannot be associated with any lyrical, tragical, or emotional meaning. If some poets indulge in this game we must see in it no more than an exercise, a kind of rough sketch of elements to be included in some given work. The “brekekekex coax” of Aristophanes’ “Frogs” is nothing if it is separated from the play from which it derives its comical and satirical connotations. The “iiiii” Francis Jammes’ bird utters for an entire line is a paltry imitative harmony from the poem whose fantasy is helps enhance. » (Guillaume Apollinaire, “The New Spirit and the Poets”)
Original excerpt 2 : « [...] Il est vrai que depuis un an j’ai souvent parlé du disque poétique, ajoutant c’était la forme par laquelle je voudrais publier mes poèmes. Barzun a eu raison de lancer son manifeste touchant la simultanéité poétique dont la paternité lui appartient, car je n’avais songé à confier aux disques que des poèmes personnels. Il a ainsi élargi l’idée et en a fait l’élément principal de la plus importante réforme littéraire de tous les temps. Loué soit-il ! Mais n'oublions pas que le véritable auteur de cette réforme, c'est Charles Cros, inventeur du phonographe. [...]Il [le poème] devait se réciter à quatre voix qui se répondaient, se mêlaient en d’authentiques simultanéités, irréalisables autrement que dans la récitation directe, ou sa reproduction par le moyen du phonographe.Avant peu, les poètes pourront, au moyen des disques [livres auditifs], lancer à travers le monde de véritables poèmes symphoniques. Grâces en soyent rendues à l'inventeur du phonographe, Charles Cros, qui aura ainsi fourni au monde un moyen d'expression plus puissant, plus direct que la voix d'un homme imitée par l'écriture et la typographie.[...] Il eût été étrange qu'à une époque où l'art populaire par excellence, le cinéma, est un livre d'images, les poètes n'eussent pas essayé de composer des images pour les esprits méditatifs et plus raffinés qui ne se contentent point des imaginations grossières des fabricants de films. Ceux-ci se raffineront, et l'on peut prévoir le jour où le phonographe et le cinéma étant devenus les seules formes d'impression en usage, les poètes auront une liberté inconnue jusqu'à présent. Qu'on ne s'étonne point si, avec les seuls moyens dont ils disposent encore, ils s'efforcent de se préparer à cet art nouveau (plus vaste que l'art simple des paroles) où, chefs d'un orchestre d'une étendue inou•e, ils auront à leur disposition: le monde entier, ses rumeurs et ses apparences, la pensée et le langage humain, le chant, la danse, tous les arts et tous les artifices, plus de mirages encore que ceux que pouvait faire surgir Morgane sur le Mont Gibel pour composer le livre vu et entendu de l'avenir. [...] Nous pouvons donc espérer, pour ce qui constitue la matière et les moyens de l'art, une liberté d'une opulence, inimaginable. Les poëtes font aujourd'hui l'apprentissage de cette liberté encyclopédique. Dans le domaine de l'inspiration, leur liberté ne peut pas être moins grande que celle d'un journal quotidien qui traite dans une seule feuille des matières les plus diverses, parcourt des pays les plus éloignés. On se demande pourquoi le poëte n'aurait pas une liberté au moins égale et serait tenu, à une époque de téléphone, de télégraphie sans fil et d'aviation à plus de circonspection vis-à-vis des espaces. [...] La rapidité et la simplicité avec lesquelles les esprits se sont accoutumés à désigner d'un seul mot des êtres aussi complexes qu'une foule, qu'une nation, que l'univers n'avaient pas leur pendant moderne dans la poésie. Les poëtes comblent cette lacune et leurs poëmes synthétiques créent de nouvelles entités qui ont une valeur plastique aussi composée que des termes collectifs. L'homme s'est familiarisé avec ces êtres formidables que sont les machines, il a exploré le domaine des infiniment petits, et de nouveaux domaines s'ouvrent à l'activité de son imagination: celui de l'infiment grand et celui de la prophétie. [...] Une expression lyrique cosmopolite ne donnerait que des oeuvres vagues sans accent et sans charpente, qui auraient 1a valeur des lieux communs de la rhétorique parlementaire internationale. Et remarquez que le cinéma, qui est l'art cosmopolite par excellence, présente déjà des différences ethniques immédiatement dissemblables à tout le monde, et les habitués de l'écran font immédiatement la différence d'un film américain et d'un film italien. De même l'esprit nouveau, qui a l'ambition de marquer l'esprit universel et qui n'entend pas limiter son activité à ceci ou à cela, n'en n'est pas moins, et prétend le respecter, une expression particulière et lyrique de la nation française, de même que l'esprit classique est, par excellence, une expression sublime de la même nation. [...] Cependant cette synthèse des arts, qui s'est consommée de notre temps, ne doit pas dégénérer en une confusion. C'est-à-dire qu'il serait sinon dangereux du moins absurde, par exemple, de réduire la poésie à une sorte d'harmonie imitative qui n'aurait même pas pour excuse d'être exacte. On imagine fort bien que l'harmonie imitative puisse jouer un rôle, mais elle ne saurait être la base que d'un art où les machines interviendraient; par exemple, une poëme ou une symphonie composés au phonographe pourraient fort bien consister en bruits artistement choisis et lyriquement mêlés ou juxtaposés, tandis que pour ma part, je conçois mal que l'on fasse consister tout simplement un poëme dans l'imitation d'un bruit auquel aucun sens lyrique, tragique ou pathétique ne peut être attaché. Et si quelques poëtes se livrent à ce jeu, il ne faut y voir qu'un exercice, une sorte de croquis des notes qu'ils inséreront dans une oeuvre. Le "brékéké koax" des Grenouilles d'Aristophane n'est rien si on le sépare d'une oeuvre où il prend tout son sens comique et satirique. Les i i i i prolongés, durant toute une ligne, de l'oiseau de Francis Jammes sont d'une piètre harmonie imitative si on les détache d'un poëme dont ils précisent toute la fantaisie. Quand un poëte moderne note il plusieurs voix le vrombissement d'un avion, il faut y voir avant tout le désir du poëte d'habituer son esprit à la réalite. Sa passion de la vérité le pousse à prendre des notes presque scientifiques qui, s'il veut les présenter comme poëmes, ont le tort d'être pour ainsi dire des trompe-oreilles auxquels la réalité sera toujours supérieure. Au contraire, s'il veut par exemple amplifier l'art de la danse et tenter une chorégraphie dont les baladins ne se borneraient point aux entrechats, mais pousseraient encore des cris ressortissant à l'harmonie d'une imitative nouveauté, c'est là une recherche qui n'a rien d'absurde, dont les sources populaires se retrouvent chez tous les peuples où les danses guerrières, par exemple, sont presque toujours agrémentées de cris sauvages. [...] Mais le nouveau existe bien, sans être en progrès. Il est tout dans la surprise. L'esprit nouveau est également dans la surprise. C'est ce qu'il y a en lui de plus vivant, de plus neuf. La surprise est le grand ressort nouveau. C'est par la surprise, par la place importante qu'il fait à la surprise que l'esprit nouveau se distingue de tous les mouvements artistiques et littéraires qui l'ont précédé. [...] L' esprit nouveau est celui du temps même ou nous vivons. Un temps fertile en surprises. Les poètes veulent dater la prophétie, cette ardente cavale que l'on n'a jamais maitrisée. Ils veulent enfin, un jour, machiner la poésie comme on a machiné le monde. Ils veulent être les premiers à fournir un lyrisme tout neuf à ceux nouveaux moyens d'expression qui ajoutent à l'art le mouvement et qui sont le phonographe et le cinéma. Ils n'en sont encore qu'à la période des incunables. Mais attendez, les prodiges parleront d'eux-mêmes et l'esprit nouveau, qui gonfle de vie l'univers, se manifestera formidablement dans les lettres, dans les arts et dans toutes les choses que l'on connaisse. » (Guillaume Apollinaire, “L'Esprit Nouveau et les Poètes”, Conférence Donnée Au Vieux Colombier, Le 26 Novembre 1917)
Source : Battier, Marc (2006), "Des unanimistes à l'art sonore : quand la littérature, l'art et la musique recréent la technologie", in Musique et Modernité en France (1900-1945), Observatoire International de la Création Musicale, Les Presses de l'Université de Montréal, 2006, chap. 15, pp. 389-415.
Source : Kahn, Douglas (1990), “Audio Art in the Deaf Century”, In “Sound by Artists”, edited by Dan Lander and Micah Lexier, Toronto : Art Metropole : Banff : Walter Phillips Gallery, 1990, pp. 301-309.
Source : Battier, Marc (2007), “Bruit et modernité — Le surgissement du bruit industriel dans la conscience artistique au tournant du vingtième siècle. Phonographie des bruits artificiels et naturels et conception créative. La domestication des bruits comme source musicale et le bruitisme. Le bruit des machines à la naissance de la musique électroacoustique. La musicalisation du bruit”, Conférence du 12 décembre 2007.
Source : Battier, Marc (2006), "Des unanimistes à l'art sonore : quand la littérature, l'art et la musique recréent la technologie", in Musique et Modernité en France (1900-1945), Observatoire International de la Création Musicale, Les Presses de l'Université de Montréal, 2006, chap. 15, pp. 389-415.
Source : Apollinaire, Guillaume (1911) “La Sorbonne est ébranlée”, in L'Esprit de la nouvelle Sorbonne, Paris, Mercure de France, 1911, in , Œuvres en prose complètes tome II, Pierre Caizergues et Michel Décaudin, éd, Paris: Gallimard, 1991, p. 1204.
Source : Apollinaire, Guillaume (1914), "Nos amis les futuristes", in "Soirées de Paris", 21, 15 février 1914, In dans Œuvres complètes de Guillaume Apollinaire. Paris, A.Balland et J.Lecat, 1965-1966, vol. Ill.
Source : Apollinaire, Guillaume (1918), “L’esprit nouveau et les Poètes”, Mercure de France,1918, Nr. 491, 1. Dec, pp. 385-396.
Source : Apollinaire, Guillaume (1918), “The New Spirit and the Poets”, published as an addendum in Francis Steegmuller, “Apollinaire : Poet among the Painters”, Freeport, NY : Books for Libraries Press, 1971, pp. 279-282.
Source : Kahn, Douglas (2004), “Art and Sound”, In “Hearing History: a reader”, Edited by Mark Michael Smith, Athens, University of Georgia Press, pp. 36-48; Abridged from "Introduction: Histories of Sound Once Removed", in Douglas Kahn and Gregory Whitehead (Eds), "Wireless Imagination : Sound, Radio, and the Avant-Garde", Cambridge, Mass : The MIT Press, 1992, pp. 1-29.
Urls : http://www.soundtoys.net/journals/audio-art-in-the (last visited ) http://art-bin.com/art/aguillaumee.html (last visited ) http://seacoast.sunderland.ac.uk/~os0tmc/apo/aponotes.htm (last visited ) http://www.poesie-arts.com/IMG/pdf/Apollinaire_simultane_.pdf (last visited ) http://art-bin.com/art/pguillaume.html (last visited ) http://www.uni-due.de/lyriktheorie/texte/1918_apollinaire.html (last visited )

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