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1910 __ « L’Amphion, faux messie ou histoires et aventures du baron d'Ormesan »
‣ In L'Hérésiarque & Cie.
Guillaume Apollinaire (Wilhelm Albert Włodzimierz Apolinary de Wąż-Kostrowicki) (1880-1918)
Comment : In 1910 the French avant-garde poet Guillaume Apollinaire published in Paris a collection of short stories in which he described a system capable of reproducing touch at a distance. (Eduardo Kac, "Telepresence & Bio Art").The story is called in full "The False Amphion or the Stories and Adventures of Baron D’Ormesan," and is relatively lengthy; as it happens, only the first section concerns the figure of "The False Amphion" itself. The narrator, Jourdain, who like many of Apollinaire’s narrators seems to exist at the edge of the law, encounters an old college friend Dormesan, whom he accuses of being a tourist guide. Not so. « I am an artist, my dear friend, and what is more, I invented a branch of art myself, and am the only one to practice it, » explains the former Dormesan, who has taken for himself an aristocratic title, like Georges-Eugène Haussmann and the Medicis before him. « Having thus established my aesthetic liberty, I invented a new art form, based on the peripatetics of Aristotle. I called this art amphionism, in memory of the strange power which Amphion possessed over stone and the different materials of which cities are made. In this connection, those who take up amphionism will, naturally, be called amphions. I am an artist, my dear friend, and what is more, I invented a branch of art myself, and am the only one to practice it," explains the former Dormesan, who has taken for himself an aristocratic title, like Georges-Eugène Haussmann and the Medicis before him. "I called this art amphionism, in memory of the strange power which Amphion possessed over stone and the different materials of which cities are made. The instrument of this art, and its subject matter, is a town of which one explores a part in such a matter as to excite in the soul of the amphion, or neophyte, sentiments that inspire in them a sense of the sublime and the beautiful, in the same way as music, poetry, and so on. In order to preserve for posterity the pieces composed by the amphion, and so that they can be created more easily, he marks them down on a map of the city indicating the exact roads to follow. These compositions, these poems, these amphionic symphonies are called antiopics, on account of the name Antiope, who was Amphion’s mother. I myself practice amphionism in Paris. But," I said laughingly, "I practice amphionism every day. All I have to do is go for a walk... "" » (Apollinaire). In order to preserve for posterity the pieces composed by the amphion, and so that they can be created more easily, he marks them down on a map of the city indicating the exact roads to follow. These compositions, these poems, these amphionic symphonies are called antiopics, on account of the name Antiope, who was Amphion’s mother. « I myself practice amphionism in Paris. » Dormesan then describes his latest composition, a stroll titled "Pro Patria" originating on the Rue St-Lazare, pausing at the Rothschild mansion, promenading the Champs Elysees, passing before the Arc de Triomphe and Les Invalides, and so forth. At Dormesan’s evocation of this evocation of noble sentiments, exalted notions, tears, etc, our narrator shows himself a skeptic. (Joshua Clover, “Avant-Situ: Apollinaire, the Dérive, & the Politics of the Third Dimension”, 2007)
French comment : Guillaume Apollinaire invente de nouvelles technologies du sonore. Dans sa nouvelle, "L'Amphion, faux messie", il évoque un phénomène de téléprésence, tandis que dans une autre nouvelle, "Le Roi Lune" (1916) il imagine une captation simultanée des bruits du monde, ce qu'il nomme la "symphonie du monde". (Marc Battier)Guillaume Apollinaire imagine un procédé d'enregistrement et de transmission d'existence, non plus de l'apparence mais de la vie même. Dans Le toucher à distance, Apollinaire décrit l'étrange appareil qu'utilise le baron d'Ormesan : « De même que la voix peut se transporter d'un point à un autre très éloigné, de même l'apparence d'un corps, et les propriétés de résistances par lesquelles les aveugles en acquièrent la notion, peuvent se transmettre, sans qu'il soit nécessaire que rien relie l'ubiquiste aux corps qu'il projette ». Le baron avait disposé dans huit cent quarante grandes villes des récepteurs de présence (et particulièrement sur les façades des synagogues, puisqu'il souhaitait se faire passer pour le messie). Grâce à son émetteur de présence, il pouvait retrouver sa maîtresse tous les mercredis à Paris alors qu'il se trouvait à Chicago, Jérusalem ou Melbourne. Tout cela finit mal, huit cent quarante fois mal, car le baron assassiné mourra autant de fois que ses doubles délocalisés. (Jean-Louis Weissberg, “Entre présence et absence” in “Présences à distance”, Chapitre 1)
Original excerpt : « Chapter VI - Le toucher à distance.Ayant ainsi institué ma liberté dans l'esthétique, j'inventai un nouvel art, fondé sur le péripatétisme d'Aristote. Je nommai cet art: l'amphionie, en souvenir du pouvoir étrange que possédait Amphion sur les moellons et les divers matériaux en quoi consistent les villes. Au reste, ceux qui feront de l'amphionie seront appelés des amphions. [...] L'instrument de cet art et sa matière sont une ville dont il s'agit de parcourir une partie, de façon à exciter dans l'âme de l'amphion ou du dilettante des sentiments ressortissant au beau et au sublime, comme le font la musique, la poésie, etc. Pour conserver les morceaux composés par l'amphion, et pour que l'on puisse les exécuter de nouveau, il les note sur un plan de la ville, par un trait indiquant très exactement le chemin à suivre. Ces morceaux, ces poèmes, ces symphonies amphioniques se nomment des antiopées, à cause d'Antiope, la mère d'Amphion. Pour ma part, c'est à Paris que je pratique l'amphionie. Voici une antiopée que j'ai composée ce matin même. Je l'ai intitulée: «Pro Patria». Elle est destinée, comme son titre l'indique, à inspirer l'enthousiasme, les sentiments patriotiques. On part de la place Saint-Augustin où se trouvent une caserne et la statue de Jeanne d'Arc. On suit ensuite la rue de la Pépinière, la rue Saint-Lazare, la rue de Châteaudun jusqu'à la rue Laffitte, où l'on salue la maison Rothschild. On revient par les grands boulevards jusqu'à la Madeleine. Les grands sentiments s'exaltent à la vue de la Chambre des députés. Le ministère de la Marine, devant lequel on passe, donne une haute idée de la défense nationale, et l'on monte l'avenue des Champs-Élysées. L'émotion est extrême à voir se dresser la masse de l'Arc de Triomphe. À l'aspect du dôme des Invalides, les yeux se mouillent de larmes. On tourne vite dans l'avenue Marigny, pour conserver cet enthousiasme, qui arrive à son comble devant le palais de l'Élysée. Je ne vous cache point que cette antiopée serait plus lyrique, aurait plus de grandeur si on pouvait la terminer devant le palais d'un roi. Mais, que voulez-vous? Il faut prendre les choses et les villes comme elles sont.Mais, dis-je en riant, je fais de l'amphionie tous les jours. Il ne s'agit que de promenade... [...]Des dépêches, datées de Francfort, de Mayence, de Leipzig, de Strasbourg, de Hambourg et de Berlin, annonçaient simultanément la présence d'Aldavid. [...] Ces nouvelles m'impressionnèrent, mais pas plus que le public qui se passionna pour Aldavid. Et, dans la journée, les éditions spéciales des journaux se succédèrent pour annoncer l'apparition (on ne disait plus la présence) du Messie à Prague, à Cracovie, à Amsterdam, à Vienne, à Livourne, à Rome même. Partout l'émotion était à son comble et les gouvernements, comme on s'en souvient, tinrent des conseils dont les décisions furent gardées secrètes, et pour cause, car toutes aboutissaient à cette constatation que, le pouvoir d'Aldavid paraissant d'un ordre surnaturel ou du moins inexplicable par les moyens dont dispose la science, il valait mieux attendre, sans intervenir, des événements auxquels la force publique ne semblait pas pouvoir s'opposer. [...]Vous feriez peut-être mieux de me demander où je suis. [...]Certes, je suis en Australie, ce qui ne vous empêche point de me voir chez vous, de même qu'on me voit en cet instant à Rome, à Berlin, à Livourne, à Prague, et dans un si grand nombre de villes que l'énumération en serait fastid...Vous! m'écriai-je, en l'interrompant, vous seriez Aldavid? [...] Quoiqu'il en soit, un petit héritage, d'environ deux cent mille francs, m'étant pour ainsi dire tombé du ciel il y a quatre ans, je consacrai cet argent à des expériences scientifiques, et me vouai à des recherches ayant trait à la télégraphie et la téléphonie sans fil, à la transmission des images photographiques, à la photographie en couleurs et en relief, au cinématographe, au phonographe, etc... Ces travaux m'amenèrent à m'inquiéter d'un point négligé par tous les savants qui se sont occupés de ces problèmes passionnants: je veux parler du toucher à distance. Et je finis par découvrir les principes de cette science nouvelle. De même que la voix peut se transporter d'un point à un autre très éloigné, de même l'apparence d'un corps, et les propriétés de résistance par lesquelles les aveugles en acquièrent la notion, peuvent se transmettre, sans qu'il soit nécessaire que rien relie l'ubiquiste aux corps qu'il projette. J'ajoute que le nouveau corps conserve la plénitude des facultés humaines, dans la limite où elles sont exercées à l'appareil par le véritable corps. [...] Les récits miraculeux, les contes populaires, qui accordent à certains personnages le don d'ubiquité, montrent que d'autres hommes avant moi ont agité la question du toucher à distance; toutefois ce n'étaient que rêveries sans importance. Il m'était réservé de résoudre, scientifiquement et pratiquement, le problème.Bien entendu, je laisse de côté les phénomènes ou prétendus phénomènes médionaux touchant le dédoublement des corps; ces phénomènes, qu'on connaît mal, n'ont rien à voir, d'après ce que j'en sais, avec les recherches que j'ai menées à bien. Après des nombreuses expériences, je parvins à construire deux appareils dont je gardai l'un, tandis que je plaçais l'autre contre un arbre situé au bord d'une allée du parc Montsouris. Mon expérience réussit pleinement, et, actionnant l'appareil transmetteur qui m'avait coûté tant de soins, et que je porte sans cesse sur moi, je pouvais, sans quitter le lieu où je me trouvais en réalité, apparaître, me trouver en même temps au parc Monsouris; et sinon m'y promener, du moins voir, parler, toucher et être touché dans les deux endroits à la fois. Plus tard, j'installai un autre de mes appareils récepteurs contre un arbre des Champs-Élysées, et je constatai, avec joie, que je pouvais aussi bien me trouver dans trois endroits à la fois. Désormais, le monde était à moi. J'eusse pu tirer des profits immenses de mon invention, mais je préférai la garder uniquement à mon usage. Mes appareils récepteurs sont petits, ont un aspect insignifiant, et il n'est pas encore arrivé qu'on les ait enlevés des endroits où je les ai placés. J'en mis un chez vous, cher ami, il y a deux ans, mais c'est la première fois que je m'en sers, et vous ne l'aviez jamais aperçu. [...] Ces appareils, continua-t-il, ont tout simplement l'apparence d'un clou... Je voyageai, pendant près de deux ans, dotant de récepteurs la façade de toutes les synagogues. Car mon dessein étant de devenir roi, du simple baron que je me suis fait, je ne pouvais espérer réussir qu'en fondant de nouveau le royaume de Juda, dont les Juifs espèrent depuis si longtemps la reconstitution. Je parcourus successivement les cinq parties du Monde, me tenant d'ailleurs toujours, grâce à mon ubiquité, en relations avec ma maison à Paris, avec une maîtresse que j'aime, qui me le rend, et qui, voyageant avec moi, m'aurait gêné. Mais, voyez le côté pratique de cette invention! Ma maîtresse, une femme charmante et mariée, n'a jamais été au courant de mes voyages. Elle ignore même si j'ai quitté Paris, car chaque semaine, le mercredi, lorsqu'elle vient chez moi avide de caresses, elle me trouve au lit. J'y ai adapté un de mes appareils, et c'est ainsi que, de Chicago, de Jérusalem et de Melbourne, j'ai pu faire à ma maîtresse, à Paris, trois enfants, qui hélas! ne porteront point mon nom. [...] La colère m'aveuglait, je ne savais plus au juste ce que je faisais. Ayant saisi sur ma table un revolver qui s'y trouve toujours, j'en déchargeai les six balles sur le faux corps apparent et solide du faux Messie, qui s'affaissa en poussant un grand cri. Je me précipitai: le corps était là, je venais de tuer mon ami Dormesan, criminel, mais compagnon si agréable. [...] Je passai le reste de la nuit à effacer les taches de sang qui s'étalaient sur mon parquet, puis je sortis acheter les journaux, et j'y lus ce que tout le monde sait: la mort subite d'Aldavid dans huit cent quarante villes situées dans les cinq parties du Monde. »
Source : Apollinaire, Guillaume (1910), “l'Hérésiarque et cie”, Paris, Stock, 1910.
Source : Apollinaire, Guillaume (1910), “The Heresiarch & Co.”, Translated by Rémy Inglis Hall, Exact Change, Trade Paperback, Cambridge, Massachusetts, USA.
Source : Source :'' ''Kac, Eduardo (2005), “Telepresence & bio art: networking humans, rabbits, & robots”, University of Michigan Press, p. 138.
Source : Battier, Marc (2006), "Des unanimistes à l'art sonore : quand la littérature, l'art et la musique recréent la technologie", in Musique et Modernité en France (1900-1945), Observatoire International de la Création Musicale, Les Presses de l'Université de Montréal, chap. 15, pp. 389-415.
Source : Weissberg, Jean-Louis (1999), “PRÉSENCES À DISTANCE — Déplacement virtuel et réseaux numériques : POURQUOI NOUS NE CROYONS PLUS LA TELEVISION”, Paris, Ed. L’Harmattan.
Urls : http://hypermedia.univ-paris8.fr/Weissberg/presence/1.html (last visited ) http://www.poets.org/viewmedia.php/prmMID/19453 (last visited )

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