NMSAT :: Networked Music & SoundArt Timeline

1892 __ Téléphonographe — « Un épervier indicible de conduits électriques »
Eugène Dubief (?-?)
French comment : Eugène Dubief, par exemple, n’a rien d’un auteur d’anticipation. Ancien secrétaire général de la direction de la presse au ministère de l’Intérieur, directeur politique du "Progrès de Lyon", il publie "Le journalisme", ouvrage qui explique au lecteur l’histoire, les transformations récentes et le fonctionnement de la presse au début des années 1890. Chez Robida ou Verne, le journal parlé, le journal en images relevaient de la science-fiction. Dubief, lui, partant d’inventions connues, envisage l’étape nouvelle de la révolution de l’information : celle du téléphonographe. Cherchant à faire partager au lecteur sa flamme pour les progrès scientifiques, il dresse un tableau prospectif, n’hésitant pas à écrire à propos du siècle prochain : « Chaque abonné, mis par un fil en communication avec son journal, n’aura plus qu’à tourner une boucle d’acier et à écouter. Non seulement, il aura ainsi les dernières nouvelles recueillies, mais il entendra, avec ou sans commentaires, le sermon du prédicateur, l’opéra nouveau, le discours du ministre ; il saura même, à point nommé, où ont éclaté les applaudissements ou les murmures. Impossible à l’orateur de retoucher la sténographie, ou au critique influent de trop vanter ou de trop dénigrer le jeu des artistes. Déjà on parle d’enseigner par le téléphonographe la musique, la déclamation, les langues vivantes. […] De partout, les nouvelles afflueront au cabinet du journaliste, comme autant de filets nerveux ; d’autres filets nerveux les transmettront au même instant chez tous les abonnés ou les emmagasineront dans leur phonographe. Puis, qui sait ! nos neveux ayant trouvé enfin l’art de voir à distance, l’image, les gestes, le jeu des acteurs, des orateurs, des personnages célèbres suivront la même voie qui aura transmis leurs actes et leurs paroles. Moyennant l’abonnement le plus minime, le citoyen du xxe siècle pourra évoquer devant lui, à volonté, un diorama vivant de l’Univers et être sans cesse en communion avec tout le genre humain ». Et Dubief de conclure : « Le Livre […] a sapé de Monument, le Journal a supplanté le Livre ; le Téléphone et le Phonographe supplanteront le Journal ». Ainsi, avec Dubief, sans doute lecteur de Robida et de Verne, manifestement séduit par le téléphonoscope de l’un et le téléphote de l’autre, l’utopie et la fiction deviennent des défis, certes peu réalistes à court terme, mais que pourraient bien, dans quelques décennies, relever les scientifiques. Dubief envisage aussi les avancées que permettront, bientôt peut-être, la mise au point et la diffusion de la photographie en couleur, en matière de reportage (la couleur, c’est la vie), et en matière de démocratisation de la culture. « Tous les musées alors appartiendront à tout le monde. Votre journal vous donne en supplément, sur une feuille encartée, "La Vierge à la chaise", la "Mater dolorosa", le Van Dyck ou le Velasquez le plus célèbre, le Rembrandt le plus rare, ou un de ceux qu’on garde sous un triple écrin au British Museum. N’est-ce pas une merveille nouvelle à ajouter à tant de merveilles ? ». Porté par son élan lyrique, Dubief en arrive à dire qu’un jour, peut-être, le journaliste, le médiateur ne sera plus indispensable. Une telle affirmation a de quoi inquiéter une profession qui doute. Certes, les propos ont l’allure de boutade. Mais, parmi les journalistes, beaucoup, sans toutefois se résoudre à cette éventualité, estiment que les bouleversements de la presse vont amener, à court terme, la mort d’une certaine conception du journalisme et de la presse. Aussi ne regardent-ils pas l’entrée dans le xxe siècle en toute sérénité. Or, de manière caractéristique, le tableau que dresse Jules Verne du journalisme américain du futur cristallise les éléments multiples de la crise morale traversée par cette fraction des professionnels français. (Christian Delporte, "Jules Verne et le journaliste. Imaginer l’information du xxe siècle", In "Le Temps des médias", 2005/1 n° 4, "Dire et Montrer la Guerre Autrement")Le rêve que formulait Bréguet en 1850, « voir électriquement à Paris ce qui se passe à New York », a d'abord été mis en scène par Albert Robida en 1883 dans son roman d'anticipation "le Vingtième Siècle". Le héros de ce roman, Philoxène Lorris, invente le téléphonoscope qui est présenté comme une « amélioration capitale du simple téléphonographe ». Il s'agit d'une grande plaque de cristal « encastrée dans une cloison d'appartement, ou posée comme une glace au-dessus d'une cheminée »(1883, p.56). Sur cette plaque apparaît le correspondant appelé. Robida insiste sur le fait que cette invention permet non seulement de converser à de longues distances, « avec toute personne reliée électriquement au réseau de fils courant le monde », mais encore « de voir cet interlocuteur dans son cadre particulier, dans son home lointain » (1883, p.2). La caractéristique principale de cette invention est donc liée à la manipulation d'espaces physiques séparés, de façon à créer un espace social "virtuel" commun. Robida décrit un repas entre des familles « éparpillées par le monde, à notre époque affairée, et cependant toujours réunies le soir au centre commun, si elles veulent, - dînant ensemble à des tables différentes, bien espacées, mais formant cependant presque une table de famille » (1883, p. 8). De la même façon, Jules Verne décrit comment cet appareil « ouvre » l'accès à un espace éloigné : « [...] devant lui, s'arrondit la glace d'un phonotéléphote, sur laquelle apparaît la salle à manger de son hôtel de Paris. Malgré la différence d'heures, Mr et Mrs Benett se sont entendus pour déjeuner en même temps. Rien de charmant comme d'être ainsi en tête à tête malgré la distance, de se voir, de se parler au moyen des appareils phonotéléphotiques. Mais, en ce moment, la salle de Paris est vide. » (Jules Verne, "Hier et demain", 1889.) Autre aspect important de l'objet technique : il se réduit à un écran (la plaque du « Télé », abréviation habituelle du nom de l'instrument chez Robida, le « miroir téléphotique » chez Jules Verne). N'est mentionné que ce qui permet de recevoir l'image, rien n'est dit sur ce qui permet de la capter. Les personnages n'ont pas à se positionner face à une caméra (ou à un élément équivalent), ils peuvent circuler librement dans leur espace et rester toujours visibles à l'écran. L'absence d'un tel composant technique fait bien apparaître le caractère magique de l'objet, qui permet aux participants d'avoir un contact visuel réciproque où qu'ils se trouvent dans la pièce. Il suffit pour cela de se tourner vers la plaque du téléphonoscope. Le sentiment d'être en face-à-face est d'autant plus fort que la taille de la plaque est importante et que, par conséquent, les participants se voient presque en grandeur nature dans leur environnement quotidien. L'image est claire et précise (aucun problème de profondeur de champ ne se pose), et l'on parle sans avoir besoin d'élever la voix ou d'utiliser un combiné. Robida décrit ainsi la mise en contact inopinée de deux personnages (le fils de l'inventeur et une jeune fille inconnue) du fait de dérangements électriques, causés par une tornade, qui entraînent que chaque appareil reçoit au hasard une communication quelconque : « Et dans la plaque du Télé, les figures, cessant de passer dans une confusion falote, se précisèrent peu à peu, le défilé se ralentit, puis tout à coup une image nette et précise s'encadra dans l'appareil et ne changea plus. [...] Le téléphonoscope constitue donc une sorte de « panoptique » domestique. On notera aussi que l'entrée en communication ne se fait pas sur le mode téléphonique, par une sonnerie qui inviterait l'autre à mettre l'image. Il faut, après chaque communication, ne pas oublier de fermer son téléphonoscope pour ne pas se trouver exposé à des regards indiscrets. Il n'y a pas non plus de principe de symétrie interactionnelle, entraînant que l'on ne voit l'autre que si l'on est simultanément vu en retour3. Sans contrainte technique majeure, le téléphonoscope n'incorpore donc pas non plus de principes normatifs spécifiques. L'accès à l'espace de l'autre n'est pas contraint par la volonté de celui qui habite cet espace d'accepter ou de refuser d'entrer en contact visuel. Si le problème de l'accès à la sphère privée est posé, rien n'est proposé au niveau du dispositif technique pour que l'accès visuel soit symétrique. (Michel de Fornel, "« Alors tu me vois ? » - Objet technique et cadre interactionnel dans la pratique pisiophonique")
Original excerpt : « [...] Place aux phonographes ! place aux téléphones ! Déjà le téléphone rend mille services. Le rédacteur en chef, dans sa ville s'en sert pour recevoir des renseignements ou donner des ordres, pour causer avec ses collaborateurs ou, dans les Chambres, avec députés et sénateurs. Déjà aussi l'Agence Havas et l'Agence Dalziel envoient aux journaux de Reims, de Rouen, du Havre, des correspondances téléphoniques. Bientôt ce sera de Paris à Bordeaux, de Marseille à Brimingham. La Seine, le Danube, le Gange causeront de voisin à voisin. Y-a-t-il une pièce à succès, une séance de la Chambre à grand orchestre ? Un journal de Lille, ou peut-être des colonies, convoquera ses lecteurs dans un local "ad hoc", et, comme on donne aujourd'hui à l'Élysée des auditions d'Opéra, leur donnera ainsi en prime des représentations extraordinaires. Déjà même (est-ce bien réel ?) on annonce qu'Edison a repris, en l'agrandissant, une idée déjà essayée en France, l'idée du "journal parlé". Les sourds, hélas !, y auront peut-être des objections, mais les aveugles diront des chants de grâce. Chaque abonné, mis par un fil en communication avec son journal, n'aura plus qu'à tourner une boucle d'acier et à écouter. Non seulement il aura ainsi les dernières nouvelles recueillies, mais il entendra, avec ou sans commentaires, le sermon du prédicateur, l'opéra nouveau, le discours du ministre ; il saura même, à point nommé, où ont éclaté les applaudissements ou les murmures. Impossible à l'orateur de retoucher la sténographie, ou au critique influent de trop vanter ou de trop dénigrer le jeu des artistes. Déjà aussi on parle d'enseigner par le "téléphonographe" la musique, la déclamation, les langues vivantes. Les peuples se parleront l'un à l'autre avec leur pur accent -- tant qu'il y aura des accents. On téléphonera de Paris à Tunis, de Madrid à Calcutta, de Londres à Tokio [sic], de Pékin à Cayenne, de Romme au Dahomey. Les antipodes se tiendront par la main. Il y aura partout des téléphones, comme il y a partout des tramways et des balayeurs. Les conducteurs de trains, les capitaines de navires se parleront d'un bout à l'autre de l'océan ou de la terre ferme et profiteront de l'occasion pour renseigner leur journal sur le prochain orage. D'autres voyageurs, du haut de leurs ballons dirigeables, noteront, photographieront tout ce qui se passe sur la terre ou dans les airs, et en feront part à leurs amis et connaissances. Un épervier indicible de conduits électriques enserrera le globe. Par eux, de partout, les nouvelles afflueront au cabinet du journaliste, comme par autant de filets nerveux ; d'autres filets nerveux les transmettront au même instant chez tous les abonnés ou les emmagasineront dans leur phonographe. Puis, qui sait ! nos neveux ayant trouvé enfin l'art de "voir à distance", l'image, les gestes, le jeu des acteurs, des orateurs, des personnages célèbres suivront la même voie qui aura transmis leurs actes ou leurs paroles. Moyennant l'abonnement le plus minime, le citoyen du XXième siècle pourra évoquer devant lui, à volonté, un diorama vivant de l'Univers et être sans cesse en communion avec tout le genre humain. Aucun propriétaire de notre temps ne sait aussi bien ce qui se passe dans ses terres. [...] » (Eugène Dubief, pp. 84-86)
Source : Dubief, Eugène (1892), "Le Journalisme", coll. Bibliothèque des Merveilles, Paris : Librairie Hachette et Cie.
Urls : http://www.cairn.info/revue-le-temps-des-medias-2005-1-page-201.htm (last visited ) http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k203212x (last visited ) http://documents.irevues.inist.fr/bitstream/handle/2042/32711/C&T_1992_24_113.pdf?sequence=1 (last visited )

No comment for this page

Leave a comment

:
: