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1892 __ « La Vie Électrique - Le Vingtième Siècle »
Albert Robida (1848-1926)
Comment : Albert Robida, pioneer and visionary of music in the 19th century.Robida painted over 60.000 drawings and illustrated well over 200 books in his artist life. Albert Robida envisionned not only many IT products well ahead of his time, but he was also already awared and convinced of ecology problems. To give a remarkable example of Robida's visionary talent, let us point out that Robida imagined and painted a deviced called the phonoscope in 1883. The phonoscope is simply the precursor of the 21st century home theater (see [http://www.robida.info/images/visionnaire/journal_telephonoscopique.jpg http://www.robida.info/images/visionnaire/journal_telephonoscopique.jpg]). It is related to Edison's telephonoscope , also disclosed in an invention report in 1879 ([http://www.flickr.com/photos/seriykotik/208841133/ http://www.flickr.com/photos/seriykotik/208841133/]). Perhaps, more strikingly, Robida envisionned the e-learning application with a remote teacher giving a lecture for a student at home: [http://www.robida.info/images/visionnaire/cours.jpg http://www.robida.info/images/visionnaire/cours.jpg]. However, for most of the people, the most striking drawing we saw was the ancestor of the Mp3 Walkman : [http://www.robida.info/images/visionnaire/phono-operagraphe.jpg http://www.robida.info/images/visionnaire/phono-operagraphe.jpg]. In this illustation, you can observe a shepherd (a walk man) listening to music in mountains. In other words, the music devices we carry everyday was already imagined two centuries ago. Let us mention that Albert Robida also wrote and illustrated the book "The Electric Life" where he depicts life in the 20th century and warns mankind of the potential danger of using non-controlled technology. (Frank Nielsen)
Original excerpt : « L’Électricité [...] est l’inépuisable foyer, elle est la lumière et la force; sa puissance captive est employée à faire marcher aussi bien l’énorme accumulation de machines colosses de nos millions d’usines, que les plus délicats et subtils mécanismes. Elle porte instantanément la voix d’un bout du monde à l’autre, elle supprime les limites de la vision, elle véhicule dans l’atmosphère l”homme, son maître, la lourde créature jadis ridiculemnt attachée au sol comme un insecte incomplet. Enfin, si elle est outil, flambeau, porte-voix intercontinental, interocéanique et bientôt interastral, et mille choses encore, elle est arme aussi, arme terrible terrifiant engin de bataille... [...]Le téléphonoscope, cette admirable invention, amélioration capitale du simple télé-phonogeaphe [...] permet non seulement de converser à de longues distances, avec toute personne reliée électriquement au réseau de fils courant le monde, mais encore de voir cet interlocuteur dans son cadre particulier, dans son “home” lointain. Heureuse suppression de l’absence, qui fait le bonheur des familles souvent éparpillées par le monde, à notre époque affairée, et cependant toujours réunies le soir au centre commun, si elles veulent, - dînant ensemble à des tables différentes, bien espacées, mais formant cependant presque une table de famille.La tournade [nom donné à une violente tempête électrique] était dans son plein; lees accidents causés par la terrible puissance du courant fou, par ces effroyables forces naturelles emmagasinées, concentrées et mesurées par l”homme, échappées soudain à sa main directrice, libres maintenant de tout frein, se multipliaient sur une région représentant à peu près le cinquième de l’Europe. Depuis une heure, toutes les communications élecriques se trouvant coupées, on peut juger de la perturbation apportée à la marche du monde et aux affaires. [...] George Lorris, en chaussons et gantelets isolateurs, regarde de la fenêtre de sa chambre le spectacle du ceil convulsé. Il n’y a rien à faire qu’à attendre, dans une prudente inaction, que le courant fou soit capté. Tout à coup, après un crescendo de décharges électriques et de roulements accompagnés d’éclairs prodigieux, en nappe et en zigzags, la nature sembla pousser commun un immense soupir de soulagement, et le calme se fit instantanément. Les héroïques ingénieurs et employés u poste 28, à Amiens, venaient de réussir à “crever” la tournade et à canaliser le courant fou. [...] Sur la plaque du téléphonoscope de Georges Lorris, comme sur tous les Télés de la région, passèrent avec une fabuleuse vitesse des milliers d’images confuses et des sons apportés de partout remplirent les maisons de rumeurs semblables au rugissement d’une nouvelle et plus farouche tempête. Il est facile de se figurer cette assourdissante rumeur, ce sont les bruits de la vie sur une surface de 1,600 lieues carrées, les bruits recueillis partout par l’ensemble des appareils, condensés en un bruit général, reportés et rendus en bloc par chacun de ces appareils avec une intensité effroyable ! Au cours de la “tournade”, quelques graves désordres s’étaient naturellement produits au poste central des Télés; sur les lignes, des fils avaient été fondus et amalgamés. Ces petits accidents ne font courir aucun danger à personne, à condition, bien entendu, que l’on ne touche pas aux appareils. Georges Lorris, ayant pris un livre à illustrations photographiques, s’installa patiemment dans un fauteuil pour laisser finir la crise des Télés. Ce ne fut pas long. Au bout de vingt minutes, la rumeur s’éteignit subitement. Le bureau central venait d’établir un fil de fuite; mais, en attendant que les avaries fussent réparées, ce qui allait demander encore au moins deux ou trois heures de travaux, chaque appareil recevait au hasard une communication quelconque qui ne pouvait s’interrompre avant que tout fût remis en ordre. Et dans la plaque du Télé, les figures, cessant de passer dans une confusion falotte, se précisèrent peu à peu, le défilé se ralentit, puis tout à coup une image nette et précise s’encadra dans l’appareil et ne changea plus. C’était une chambre au mobilier très simple, une petite chambre aux boiseries claires, meublée seulement de quelques chaises et d’une table chargée de livres et de cahiers, avec une corbeille à ouvrage devant la cheminée. Réfugiée dans un angle, presque agenouillée, une jeune fille semblait encore en proie a la plus profonde terreur. Elle avait les mains sur les yeux et ne les retirait que pour les porter sur ses oreilles dans un geste d’affolement.O Bibliophonophiles ! vous les connaissez ces phono-livres Philox Lorris, ces clichés de chevet si souvent écoutés, et que nous aimons tous à reprendre aux bonnes soirées d’hiver, aux heures de repos comme aux nuits d’imsomnie ! Tous les érudits gardent précieusement dans leurs “Phonoclichothèques” ces superbes éditions des chefs-d’œuvre de toutes les littératures, d’une diction admirable et pure, clichés avec tant de perfection, d’après les auteurs eux-mêmes, pour les contemporains, ou, pour les œuvres d’autrefois, d’après les artistes, les conférenciers, les “liseurs” les plus célèbres. Philox lançait alors son “Histoire Universelle” en douze clichés, sa célèbre “Anthologie poétique” de dix mille morceaux phonographiques, contenus en une boîte portée sur une colonne antique et surmontée d’un buste d’Homère, de Dante, de Hugo ou de Lamartine, au choix. Il lançait un “Grand Dictionnaire” mécanico-phonographique, dont il se vendit trois millions d’exemplaires en dix ans, et un “Manuel du bachot” en quatre mille leçons phonographiées, sans préjudice de sa bibliothèque de romans modernes, clichés garantis trois mois pour la vente, ou servis à raison d’un volume par jour, par la “Librairie phonographique” qu’il avait fondée en commandite.Nous allons dire et révéler, quoiqu'il nous en coûte, les faiblesses de Sulfatin, cet homme si remarquable d'ailleurs et que nous pouvions croire d'un modèle nouveau. Ploudescan est situé sur la limite du Parc National, à trois quarts de lieues se trouve Kerloch, station de Tubes, pourvus de toutes les facilités que nous assure la science moderne. Tous les jours Sulfatin s'en allait à Kerloch et accaparait pour une heure ou deux l'un des télés de la station. Pénétrons avec lui dans la cabine du téléphonoscope qui permet n'importe où et n'importe quand de retrouver les êtres aimés restés au logis, de revoir l'usine ou le bureau qu'on a laissés au loin... Chaque jour Sulfatin demande la communication soit avec Paris 378 rue Diane-de-Poitiers, quartier de Saint-Germain-en-Laye, soit avec Paris, Molière-Palace, loge de Melle Sylvia. A Saint-Germain, la correspondante de Sulfatin est également Melle Sylvia ; le 375 de la rue Diane-de-Poitiers, élégant petit hôtel tout neuf, a l'honneur d'abriter la célèbre artiste, Sylvia la tragédienne-médium, étoile de Molière-Palace, qui fait courir depuis six mois tout Paris à l'ancien Théâtre-Français. Bien entendu courir est une manière de parler, les théâtres, même avec les plus grands succès, étant souvent presque vides, maintenant qu'avec le télé on peut suivre les représentations de n'importe quelle scène sans bouger de chez soi, sans sortir de table même, si l'on veut. Sylvia la tragédienne-médium a, en six mois, amené quatre cent mille abonnés téléphonoscopiques au Molière-Palace, qui réalise des bénéfices fantastiques malgré le faible prix de l'abonnement. Précédemment, Molière-Palace languissait quelque peu, malgré ses tentatives plus ou moins heureuses, malgré ses changements de genre; il avait eu beau donner de resplendissants ballets et réunir un superbe ensemble de ballerines di primo cartello et de mimes extrêmement remarquables, il avait eu beau engager les clowns les plus extravagants le public le délaissait de plus en plus lorsque le directeur de Molière-Palace vit un jour par hasard Melle Sylvia sujet extraordinairement doué sous le rapport de la médiumnité, dans une évocation de Racine sur la scène d'un petit théâtre spirite. En écoutant Melle Sylvia dire des vers de Phèdre avec l'organe de Racine lui-même, le directeur de Molière-Palace entrevit le parti à tirer de la tragédienne-médium et l'engagea aussitôt. [...] De plus la. tragédienne-médium, évoquant tour à tour les esprits des grands artistes d'autrefois, apporta dans l'interprétation des grands rôles tragiques une extraordinaire variété d'effets. Ce n'était pas seulement Sylvia, c'était la Clairon, c'était Adrienne Lecouvreur, c'était Melle Georges, c'était Rachel ou Sarah Bernhardt apparaissant, revenant sur le théâtre de leurs anciens succès, retrouvant leurs voix éteintes depuis cent ou deux cents ans, pour redire encore dans leur manière personnelle les grandes tirades qui avaient enflammé les spectateurs de naguère. Rien de plus empoignant, de plus tragique même, que de voir arriver sur les planches la tragédienne Sylvia, grande femme d'apparence robuste, massive même, très calme et très bourgeoise d'allures, quand le fluide ne rayonnait pas, et de la voir soudain, avec une contraction amenée par un simple effort de volonté, transfigurée, agitée par l'esprit qui entrait en elle, chassait pour ainsi dire sa personnalité, lui volait son âme pour se substituer à elle, et retrouvait ainsi quelques heures d'une existence nouvelle. Parfois, aux grands jours, c'était l'esprit des auteurs eux-mêmes que Sylvia évoquait, et l'on avait cette étonnante surprise d'entendre vraiment Racine, Corneille, Yoltaire, Hugo, disant eux-mêmes leurs vers et introduisant parfois dans leurs sublimes ouvrages des variantes ou des changements marqués au sceau d'un génie progressant encore outre-tombe. De bonne famille bourgeoise, la tragédienne-médium était, hors du théâtre, une femme très simple, vivant tranquillement avec ses parents, commerçants retirés des affaires, qui ne s'étaient jamais senti aucune puissance évocatrice ou suggestive. Sylvia était un phénomène, sa puissante médiumnité était pourtant d'origine ancestrale, car elle lui venait d'un arrière-grand-oncle que ses étranges facultés, son goût pour l'occultisme et les sciences de l'au-delà, avaient jadis fait enfermer comme fou ! Un soir, assis en sommeillant devant son Télé, Sulfatin l'a vue débuter dans la dona Sol du grand Hugo et le coup de foudre l'a frappé, véritable coup de foudre, car oubliant qu'il suivait la représentation de loin, par téléphonoscope, Sulfatin, à un moment, emporté par une idée soudaine, voulut se précipiter vers l'actrice et brisa la plaque du Télé. Cette idée c'était celle-ci : Que ne pourrait-il, s'il pouvait tourner au profit de la science l'étonnante puissance de l'actrice-médium, s'il pouvait grâce à elle évoquer les génies des siècles lointains, les puissants cerveaux endormis dans la tombe, les faire parler, retrouver les secrets perdus, percer les mystères des sciences obscurcies de l'antiquité ! Qui sait? ces génies mis au courant des progrès modernes ne trouveraient-ils pas tout à coup des merveilles auxquelles nos cerveaux accoutumés à certaines idées ne pouvaient penser? En conséquence, entourant ses plans d'un profond mystère, il se fit présenter chez les parents de la tragédienne-médium et demanda la main de Sylvia. Le mariage traînait un peu, Sylvia se montrant en présence de Sulfatin d'humeur très irrégulière, tantôt aimable, tantôt inquiète; un jour consentant presque au mariage projeté, et reprenant sa parole le lendemain sans donner de motif. Au moment du départ pour le voyage de fiançailles, tout le temps de Sylvia étant pris par les répétitions d'une pièce nouvelle à grand spectacle, Sulfatin dut se contenter d'une correspondance par clichés phonographiques, mais maintenant il lui fallait chaque jour une entrevue par Télé avec la grande artiste. Oui, vraiment, l'absence avait développé chez lui un défaut qu'il ne se connaissait pas auparavant, il devenait jaloux et songeant qu'un autre pouvait avoir la même idée que lui, et se faire agréer en son absence, il regrettait amèrement dé n'avoir pas disposé dans le petit hôtel les ingénieux et invisibles appareils photo-phonographiques qui rendent en certains cas la surveillance si facile. C'est ainsi que peu à peu il en vint à courir trois ou quatre fois par jour au Télé de la station de Kerloch, à prendre communication avec l'hôtel de la tragédienne-médium ou avec sa loge et même à passer là-bas une partie de ses soirées à suivre les représentations de Molière-Palace. [...]Georges, d’un geste, montra deux phonogeaphes placés sur la table, au milieu d’un fouillis de livres et d’instruments...Voilà, dit-il, mes parents se chamaillent un petit peu par l’intermédiaire de leurs phonographes... Laissons-les, cela n’a pas grand inconvénient, et je vais vous expliquer...Ils se disputent par phonographes ! s’écria Estelle, heureuse et soulagée.Mon Dieu, oui ! Admirez les bienfaits de la science ! Vous n’ignorez pas qu’une certaine mésintelligence règne malheureusemnt entre mes parents, et cela date de loin ! ... Vous connaissez mon père, un savant terrible, autoritaire, systématique... De plus, toujours absorbé par ses travaux et ses entreprises, il est d’une humeur assez difficile parfois... Ma mère est d’un caractère tout opposé, elle a des goûts tout différents;de là, des heurts, des chocs, depuis le lendemain de leur mariage, paraît-il... Le grand mot de mon père, quand il est bien hors de lui, à la fin de toutes les querelles, c’est : “Madame Philox Lorris ! Tenez ! vous n’êtes ... qu’une femme du monde !!!” Ma mère tient bon; alors que tout plie devant l’autorité du savant, elle entend garder sur tout ses opinions particulières... Et tous les jours, par suite de ces divergences de vues de mes parents, il ya discussion, querelle...Hélas ! fit Estelle tristement.Heureusement, ajouta Georges, grâce à cette science que ma mère s’obstine à ne pas vénérer, l’inconvénient est moindre que vous ne supposez, on se dispute par phonographe ! Quand mon père a sur le cœur quelque chose qui l’étouffe, une semonce, une scène à faire, il saisit vite son phonographe et se soulage en le chargeant de transmettre récriminations, admonestations, reproches amers et autrs douceurs. Pas d’objections, pas de répliques qui gâteraient tout, le phono reçoit tout, mon père le fait porter dans cette pièce ainsi consacrée aux scènes de ménage, et il se remet, l’esprit rasséréné, à ses travaux. De son côté, ma mère, lorsqu’elle se croit quelque grief contre son mari, lorsqu’elle a quelque observation à lui faire, emploie le même procédé, et, tout à son aise, confie aussi le sermon à son phonographe... Elles est tranquille après, le nuage est passé, le ciel se découvre; quand on se retrouve à table aux repas, il n’est question de rien, on ne se douterait aucunement que M. et Mme Philox Lorris viennent de se chamailler... Et je soupçonne que, depuis longtemps, chacun d’eux a cessé d’écouter ce que le phonographe de l’autre a été chargé de lui faire savoir ! Les phonographes prêchent dans le désert... Mon père envoie son phono, ma mère arrive avec le sien, fait marcher les appareils et s’en va... Personne n’écoute le duo ! Mon père, pour éviter des pertes de temps, a fait adapter à ces appareils des récepteurs qui enregistrent les réponses aux messages, mais il se garde bien d’entendre ces messages : il a ainsi les clichés de tous les sermons conjugaux depuis plus de vingt ans, une belle collection, je vous assure, classée dans un cartonnier ! ...” Les phonographes, pendant ces explications, s’étaient tus; la querelle avait pris fin... [...]Ma chère Estelle, lui dit Georges, vous venez de voir une des plis heureuses applications du phonographe; il y en a d’autres encore : ainsi, ma mère a pu me faire entendre le premier cri jeté par moi à mon arrivée sur cete terre et recueilli phonographiquement par mon père... Ainsi nous avons le premier vagissement de l’enfant surpris à la naissance en cliché phonographique, de même que nous pouvons garder de la même façon, pour les réentendre toujours, à volonté, les derniers mots d’un parent, les dernières recommandations d’un ancêtre à son lit de mort... [...] Et vous voyez, ma chère Estelle, que le phonographe a du bon; il enregistre les serments que l’on peut se faire répéter éternellement ou faire entendre, comme un reproche, s’il y a lieu, à l’infidèle; il ne laisse pas se perdre et s’envoler la musique délicieuse de la voix de la bien-aimée et il la rend à notre oreille charmée dès que nous le désirons... Savez-vous, ma chère Estelle, que j’ai pris quelques clichés de votre voix sans que vous vous en doutiez et que, de temps en temps, le soir, je me donne le plaisir de les mettre au phonographe ?.M. Phliox Lorris s’est déchargé du soin des divertissements frivoles, de la partie artistique sur Mme Lorris, assistée de Georges et d’Estelle Lacombe. [...] Georges, ayant carte blanche, ne lésina pas. Il ne se contenta pas de simples petits phonogrammes suffisant aux soirées de la petite bourgeoisie, des clichés musicaux ordinaires, des collections de “Chanteurs assortis”, de “Voix d’or”, que l’on vend par boîtes de douze chez les marchands, comme on vend, pour soirées plus sérieuses, des boîtes de “douze tragédiens célèbres”, “douze avocats célèbres”, etc. Il consulta quelque-uns des maestros illustres du jour, et il réunit à grand frais les phonogrammes des plus admirables chanteurs et des cantatrices les plus triomphantes d’Europe ou d’Amérique, dans leurs morceaux les plus fameux, et, ne se contentant pas des artistes contemporains, il se procura des phonogrammes des artistes d’autrefois, étoiles éteintes, astres perdus. Il obtint même du Conservatoire des clichés de voix d’or du siècle dernier, lyriques et dramatiques, recueillis lors de l’invention du phonographe. C’est ainsi que les invités de Philox Lorris devaient entendre Adelina Patti dans ses plus exquises créations, et Sarah Bernhardt détaillant perle à perle les vers d’Hugo, ou rugissant les cris de passion farouche des drames de Sardou. Et combien d’autres parmi les grandes artistes d’autrefois, Mmes Miolan-Carvalho, Krauss, Christine Nilsson, Thérésa, Richard, etc... Quelques marchands peu scrupuleux essayèrent bien de placer des morceaux de Talma et de Rachel, de Duprez et de la Malibran; mais Georges avait sa liste avec chronolgie bien établie et il ne se laissa pas prendre à ces clichés frauduleux de voix éteintes bien avant le phonographe, petites tromperies constituant de véritables faux phonographiques, auxquelles tant de bourgeois et de dilittanti de salon se laissent prendre. [...]Plus de musiciens, plus d’orchestre dans les salons de notre temps pour les concerts ou pour les bals : économie de place, économie d’argent. Avec un abonnement à l’une des diverses compagnies musicales qui ont actuellement la vogue, on reçoit par les fils sa provision musicale, soit en vieux airs des maîtres d autrefois, en grands morceaux d’opéras anciens et modernes, soit en musique de danse, en valses et quadrilles des Métra, Strauss et Waldteufel de jadis ou des maîtres d’aujourd’hui. Les appareils remplaçant l’orchestre et amenant la musique à domicile sont très simples et parfaitement construits; ils peuvent se régler, c’est-à-dire que l’on peut modérer leur intensité ou les mettre à grande marche, suivant que l’on aime a la musique vague et lointaine, celle qui fait rêver quand on a le temps de rêver, ou le vacarme musical qui vous étourdit assez douloureusement d’abord, mais vous vide violemment la tête, en un clin d’œil, de toutes les préoccupations de notre existence affairée. Par exemple, il faut, autant que possible, avoir soin de placer l’appareil hors de portée, pour ne pas permettre à qualque invité distrait de mettre, ainsi qu’il arrive parfois, le doigt sur l’appareil au cran maximum, au moment inopportun, ce qui produit, au milieu des conversations du salon, une secousse désagréable. On abuse un peu de la musique; quelques passionnés font jouer leurs phonographes musicaux pendant les repas, moment consacré à l’audition des journaux téléphonques, et des raffinés vont même jusqu’à se faire bercer la nuit par la musique, le phonographe de la compagnie mus au cran de sourdine. Cette consommation effrénée n’a rien de surprenant. Après tout, à quelques exceptions près, les gens énervés de notre époque sont beaucoup pus sensibles à la musique que leurs pères aux nerfs plus calmes, gens sains, assez dédaigneux des vains bruits, et ils vibrent aujourd’hui, à la moindre note, comme les grenouilles de Galvani sous la pile électrique. M. Philox Lorris ne se serait pas contenté du concert envoyé téléphoniquement par les compagnies musicales; il offrit à ses abonnés l’ouverture d’un célèbre opéra allemand de 1938, cliché pour Télé à la première représentation, avec le maître - mort couvert de gloire en 1950 - conduisant l’orchestre. Pendant cette exécution par Télé de l’œuvre du petit-fils de Richard Wagner, Estelle Lacombe, qui s’était assise dans un coin, à côté de Georges, lui pressa soudain le bras. [...] Lorsque les dernières notes de l’ouverture de l’opéra célèbre se furent éteintes sous un formidable roulement d’applaudissements, l’ingénieur, chargé de la partie musicale fit passer au Télé un air de “Faust”, par une cantatrice célèbre de l’Opéra français de Yokohama. La cantatrice elle-même apparut dans le téléphonoscope, saisie par le cliché, il y a quelque dix ans, à l’époque de ses grands succès, un peu minaudière peut-être en détaillant ses premières notes, mais fort jolie. Après quelques note écoutées dans un silence étonné, un murmure s’éleva soudain et couvrit sa vois : la cantatrice était horriblement enrouée, le morceau se déroulait avec une succession de couacs plus atroces les uns qu les autres; au lieu de la remarquable artiste à l’organe délicieux, c’était un rhume de cerveau qui chantait ! Et dans le Télé, elle souriait toujours, épanouie et triomphante comme jadis ! [...] Georges, qui, pendant cette explication, avait gagné le cabinet de Sulfatin, revint vivement avec quelques clichés à la main.J’y suis, dit-il, j’ai le mot de l’énigme. Sulfatin a laissé passer la nuit à nos phonogrammes musicaux en plein air, sous sa véranda... En voici quelques-uns oubliés encore; la nuit a été fraîche, tous nos phonogrammes sont enrhumés, tous nos clichés perdus ! [...].Je vous dis que j’en ai assez de vos scènes incessantes ! J’en ai assez, enfin, de votre surveillance par Télé ou par phonographe ! Savez-vous que vous m’insultez avec toutes vos machines qui notent mes faits et gestes, je ne veux plus supporter ces façons ! On rit de moi au théâtre ! [...] Je ne puis faire un pas chez moi, recevoir quelqu’un, causer avc des amis, sans que des appareils subrepticement braqués sur moi ne me photographient, ne phonoclichent mes faits et gestes ... et alors, quand vous avec vos clichés, quand vos phonographes répètent ce qui s’est dit ici, ce sont des bouderies ou des scènes à n’en plus finir ! J’en ais assez ! [...] » (p. 186)
Source : Robida, Albert (1882), “Le Vingtième Siècle - La Vie Électrique”. Elibron Classics, 2006.
Urls : http://en.wikipedia.org/wiki/Le_Vingtième_siècle._La_vie_électrique (last visited ) http://www.robida.info/images/visionnaire/phono-operagraphe.jpg (last visited ) http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k101948n (last visited ) http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5739552r (last visited )

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