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1884 __ « Fragment d'histoire future »
Gabriel Tarde (1843-1904)
Comment : Catastrophe novel set in the future. The sun is cooling and humanity moves underground to survive, creating a new world and a new society. The novel depicts first a world society on the surface of the earth, then, with the exhaustion of the sun's energy, a sanitary underground utopia. The author seems to evince satirical doubts about the value of the latter as a model for human conduct.Jean-Gabriel De Tarde (March 12, 1843 in Sarlat, France – May 13, 1904 in Paris) was a French sociologist, criminologist and social psychologist who conceived sociology as based on small psychological interactions among individuals (much as if it were chemistry), the fundamental forces being imitation and innovation. Among the concepts that Tarde initiated were the group mind (taken up and developed by Gustave Le Bon, and sometimes advanced to explain so-called herd behaviour or crowd psychology), and economic psychology, where he anticipated a number of modern developments. However, Emile Durkheim's sociology overshadowed Tarde's insights, and it wasn't until U.S. scholars, such as the Chicago school, took up his theories that they became famous. Everett Rogers furthered Tarde's "laws of imitation" in the 1962 book Diffusion of innovations. Interestingly Tarde also produced one science-fiction novel entitled Underground Man. This novel tells the tale of a post-apocalyptic earth covered by ice where the surviving humans have gone to live underground. The novel develops on the new culture which is created by the humans where music and art are the dominating aspects of lives. (Compiled from various sources)
French comment : Le Fragment d'histoire future a été conçu dès 1879, mais ne fut achevé qu'en 1884, et parut pour la première fois en 1896, dans la Revue internationale de sociologie, avec quelques retouches qu'atteste la mention, à la fin du premier chapitre, de la Tour Eiffel (1889). Une première édition a été faite aux Éditions V Giard et E. Brière à Paris, en 1896, puis une deuxième édition aux Éditions A. Storck, à Lyon/Paris, en 1904.Écrit en 1879 et publié quelques années plus tard, ce Fragment d'Histoire Future [...] est un petit trésor d'anticipation écrit par le sociologue et criminaliste Gabriel Tarde, chercheur réputé de la seconde moitié du XIXème siècle. En quelques 130 pages, Tarde propose ici ce qu'on appelle une UTOPIE SOCIALE sous forme quasi-romanesque et très habilement menée qui lui permet de réfléchir in concreto et de poser les bases, comme Fourier avait pu le faire à peu près en même temps, d'une société idéale. Dans ce Fragment d'Histoire Future, les hommes sont confrontés à un refroidissement du soleil (élément tout à fait crédible en corollaire du réchauffement climatique) lequel induit une nouvelle glaciation, une disparition d'à peu près toutes les espèces animales de surface et, entre autres désastres, une stérilisation des terres arables. La population chute, la civilisation vacille, obligeant les derniers hommes, menés par un leader inspiré, charismatique et imaginatif à entraîner tout son petit monde dans l'aventure du néotroglodysme, soit à abandonner, dans une scène sublime et définitivement, la surface hostile pour habiter les grottes, les entrailles de la terre chauffées par son noyau en fusion. Une société ultraévoluée se développe alors en quelques siècles, communautariste (puisque la Grotte Terre ne fait qu'un), où l'on se nourrit exclusivement de champignons et de viande congelée ou en sorbet (les animaux ont été pris dans les glaces). Les évocations de Tarde sont d'une simplicité et d'une beauté rare, changeant ce texte court en un très beau travail de poésie et d'évocation romantique. La nouvelle civilisation dépasse l'ancienne en tout et dépasses les obstacles techniques qui se dressent sur le chemin de son essor. Ce bel ouvrage rappelle l'apport des scientifiques au domaine de la littérature d'anticipation, qu'ils fussent docteurs, sociologues ou philosophes, et l'importance particulière de cette seconde moitié du XIXème dans l'émergence et l'invention des grands thèmes modernes de SF : entre Jack London, H G Wells, Jules Verne et les autres, c'est à ce moment si particulier où la raison et l'imagination se téléscopent autour de la notion de progrès, qu'explose le genre. (livres.fluctuat.net)Composé vers 1879, ce curieux texte, à la fois fantaisiste et philosophique, fut remanié en 1884, publié en 1896 dans la Revue internationale de sociologie, repris en 1904 dans les Archives d’anthropologie criminelle, en 1905 dans la Revue philosophique et republié en volume. H. G. Wells ne dédaigna pas, en 1905, de préfacer la traduction anglaise d’une histoire dont il a pu retenir quelques données. Tarde a indiqué lui-même l’origine de son inspiration : « Cette fantaisie sociologique […] a été rédigée il y a déjà longtemps, sauf certaines petites retouches. Je n’aurais jamais osé la publier si je n’avais découvert, dans le Journal des Goncourt, un passage où ils résument en quelques lignes une conversation de M. Berthelot, qui aurait prédit comme inévitable, après le refroidissement fatal du soleil, la descente de la civilisation sous terre. Heureux de m’être rencontré de la sorte avec un savant si éminent, j’ai cru dès lors pouvoir risquer cette publication, même dans une revue aussi sérieuse que celle-ci. » [...] Sous une forme volontiers humoristique qui souligne la distance que l’auteur tient à conserver par rapport à sa fiction, l’œuvre se présente comme un récit d’anticipation, à la mode dans ces années où l’uchronie.temporelle.remplace l’ancienne utopie spatiale. Au terme de cent cinquante années de guerre, l’humanité du vingt-deuxième siècle a réussi à instaurer la paix universelle et l’État unique. La misère et la faim ont disparu, la médecine a jugulé les maladies ; grâce aux progrès des sciences et des techniques, le travail a cessé de peser sur l’homme et d’entraver ses possibilités : « Les travailleurs volontaires qui existent encore passent trois heures à peine (par semaine) aux ateliers internationaux, grandioses phalanstères où la puissance de production du travail humain, décuplée, centuplée, outrepasse toutes les espérances de leurs fondateurs. » En revanche, la culture est décadente : on n’invente plus, on copie. Les langues nationales ont disparu au profit du grec ancien et toute création littéraire originale a fait place à l’imitation de Sophocle ou d’Euripide parodie du traditionnel culte du classicisme : pseudo-culture sclérosée que n’enrichit aucun apport nouveau. [...] Soudain, ce monde où l’on s’ennuie est bouleversé par un cataclysme. À la fin du vingt-cinquième siècle, le brusque refroidissement du soleil provoque une nouvelle ère glaciaire qui, en peu de temps, entraîne la perte de l’humanité. Toute vie animale et végétale s’éteint, les océans se condensent en formidables blocs de glace, l’air même devient irrespirable. Des milliards d’habitants de la planète ne survivent que quelques milliers d’individus réfugiés en Arabie où ils attendent la mort. Tout semble perdu quand Miltiade propose une solution : renoncer à la surface de la terre, devenue inhabitable, et organiser une existence souterraine, un « néo-troglodytisme ». La chaleur puisée dans les entrailles du globe sera transformée en énergie, la chimie fournira à tous les besoins et la nourriture sera assurée pour des siècles par les milliards de cadavres d’animaux congelés dans les glaces. Le temps est venu, explique Miltiade, « de retremper l’homme à sa source, d’opérer le rapatriement profond de l’âme exilée » (p. 47). Cette proposition acceptée, on se hâte de creuser des galeries et d’y descendre ce qui subsiste des musées et des bibliothèques. C’est le début de « l’ère salutaire » et du véritable progrès. [...] Inutile désormais de poursuivre l’ancestrale lutte épuisante contre une nature qui asservissait l’homme et l’empêchait de se consacrer à lui-même et à son épanouissement, admirable résultat obtenu.on retrouve ici le principe qui sera énoncé dans les œuvres théoriques.« par une idée qui, partie un jour d’un cerveau individuel, d’une cellule de ce cerveau, d’un atome ou d’une monade de cette cellule, a mis en fermentation le globe entier » (p. 68). Certes, l’équilibre n’a pas été atteint d’emblée, les vieilles habitudes persistant quelque temps. Il y a eu des violences, des affrontements, mais on comprit enfin « qu’il n’y a pas de milieu entre la bataille et l’amour, entre se tuer et s’embrasser. Nous avons commencé par nous battre, nous nous embrassons maintenant », rapprochés par une solidarité que ne contrarie plus l’égoïsme individuel. Le succès de la cité souterraine consiste, explique Tarde, « dans l’élimination complète de la Nature vivante, soit animale, soit végétale. […] Soustrait à toute influence du milieu naturel où il était jusque-là plongé et contraint, le milieu social a pu révéler et déployer pour la première fois sa vertu propre. […] Il s’agissait en quelque sorte de savoir ce que deviendrait l’homme social livré à lui-même, mais abandonné à lui seul, pourvu de toutes les acquisitions intellectuelles accumulées par un long passé de génies humains » (p. 74-75). Se développe à présent une « humanité toute humaine » appelée à tout tirer « de son propre fonds ». Toute dépendance a disparu et bien loin sont les temps où les populations étaient assujetties au travail du paysan et de l’ouvrier, eux-mêmes divisés par des intérêts divergents. L’ancien monde ne connaissait pas les authentiques rapports sociaux, mais seulement des rapports de concurrence et de sujétion, alors que la société rénovée se fonde sur le principe d’imitation. [...] La dépendance et la plupart des besoins disparus, l’asservissement au matériel est devenu négligeable, ce qui permet l’essor de qualités jusqu’ici ignorées ou laissées sans emploi et l’éclosion des personnalités. [...] Dès lors, au fil des années, la vie s’organise, infiniment plus riche qu’autrefois. Les arts et les sciences se rénovent, l’activité esthétique remplace la production utilitaire, la technique permet la construction de cités grandioses, reliées par des voitures et des trains électriques. Tout patriotisme s’est éteint avec les nationalismes de jadis, l’homme s’est raffiné et urbanisé, il n’y a plus ni guerres, ni police, ni lutte des classes. Surtout, les valeurs ont changé. Des cités de peintres, de sculpteurs, de physiciens, d’écrivains, de psychologues se multiplient. Tout au plus a-t-on dû renoncer, Tarde n’oubliant pas l’humour, à maintenir une cité de philosophes, « par suite notamment des troubles continuels causés par la tribu des sociologues, les plus insociables des hommes ». Le monde nouveau a compris la véritable destinée de l’homme, qui n’est pas d’accroître, au prix de conflits incessants, une prospérité matérielle étendue au plus grand nombre. [...] Seules comptent désormais l’invention, la créativité individuelle. Certes, il demeure, dans cette cité idéale, des esprits inféconds, mais ils respectent l’aristocratie des esthètes et des créateurs et subordonnent spontanément leurs capacités médiocres tout en s’inspirant de l’exemple des esprits supérieurs, animant ainsi l’humanité d’un continuel mouvement ascensionnel déterminé par l’imitation. [...] La raison suffit-elle pour se satisfaire de ce monde des abîmes, de ses années sans saisons, de ses jours sans nuits, de ses cités sans campagnes ? Chaque année, au printemps, une nostalgie irrésistible s’empare de certains, envahis d’un indéfinissable taedium vitae. Certains vont même jusqu’à se hisser à la surface pour contempler le monde extérieur et tomber aussitôt, pétrifiés par le froid intense. C’est que l’esthétisme ne va pas de soi et que subsiste un regret du biologique et de l’organique. Si l’humanité tend la perfection, est-elle faite pour la vivre ? On aura reconnu dans cette fable une sorte d’application des théories de Gabriel Tarde. Ici se décèle la pensée qu’il précisera dans Les Lois de l’imitation. À l’origine, un inventeur, Miltiade, un cerveau original entraînant l’imitation, celle-ci à son tour se diffusant par la contagion. Cette personnification un peu simple traduit chez Tarde la réaction antidéterministe, affirme une philosophie de la liberté contre une philosophie de la nécessité universelle. Il y a, comme il dit, « de l’irrationnel à la base même du nécessaire ». En même temps se fait jour sa contestation antinaturaliste contre l’effort de la science du dix-neuvième siècle pour réinsérer l’humanité dans l’ordre naturel. On a eu tort de s’imaginer qu’on pouvait, par l’étude des organismes, découvrir des lois applicables au développement de la société. Pour Tarde au contraire, les sociétés ne sont pas identiques aux organismes : l’esprit social, pour se développer, doit précisément échapper aux contraintes de la vie organique. L’homme doit, non pas accepter mais dépasser la nature et dominer, orienter sa propre évolution. Autrement dit, le troglodytisme est un symbole du progrès de l’humanité dans sa vie intérieure et la conquête de son autonomie. De là sa devise, empruntée aux anciens mystiques : ab exterioribus ad interiora, dont tout le récit est comme l’expression métaphorique, la descente de l’humanité dans les profondeurs de la terre et y trouvant la véritable « béatitude » représentant la descente de chacun au plus profond de soi : « Ensevelissons-nous pour ressusciter. » S’intérioriser ne signifie pas cependant chez Tarde le repli sur soi, mais l’affranchissement des servitudes extérieures, matérielles, biologiques, au profit du déploiement des intelligences et de la vie spirituelle. Perspective singulièrement idéaliste, dont on ne s’étonnera pas qu’elle n’ait pas fait école ni qu’elle n’ait guère inspiré le développement ultérieur de la sociologie. On voit en effet comment Gabriel Tarde aboutit à l’exaltation de l’individu, à une sorte de métaphysique individualiste en même temps qu’à un système aristocratique de suzeraineté des êtres supérieurs, créateurs suscitant autour d’eux, par la loi de l’imitation, l’évolution et le progrès constant d’une société qui respecte et encourage la diversité des aptitudes, librement cultivées pour le bonheur de tous. Désormais, les rapports sociaux se fondent sur les affinités et non plus sur les oppositions, sur la complémentarité et non sur la concurrence. Faut-il y croire ? Tarde pousse à l’extrême sa rêverie ascétique d’une humanité toujours plus dépouillée et indépendante de toute extériorité, au point que la mort heureuse apparaît comme le degré suprême du cheminement de l’être vers la paix : « La mort nous apparaît comme un détrônement libérateur, qui rend à lui-même le moi déchu ou démissionnaire, redescendu en son for intérieur où il trouve en profondeur plus que l’équivalent de l’empire extérieur qu’il a perdu » (p. 120). Ne s’est-il pas même trouvé un penseur.« le chef de l’école à la mode en socilogie » pour imaginer la fin du dernier survivant de cette société qui, peu à peu, décroît en nombre comme elle croît en supériorité spirituelle ? Il faut lire le portrait, largement retouché, qu’il retrace du dernier homme, seul survivant et seul héritier de cent civilisations successives, réduit à lui-même et se suffisant à lui-même au milieu de ses immenses provisions de science et d’art, heureux comme un Dieu parce qu’il comprend tout, parce qu’il peut tout, parce qu’il vient de découvrir le vrai mot de la grande énigme, mais mourant parce qu’il ne peut pas survivre à l’humanité, et, au moyen d’une substance explosible, d’une puissance extraordinaire, faisant sauter le globe avec lui, pour ensemencer l’immensité des débris de l’homme ! (p. 125.) Cette étrange fantaisie d’un sociologue non conformiste rejoint ainsi les préoccupations d’utopistes contemporains et l’on ne s’étonne pas que l’auteur de la célèbre “lime Machine” se soit intéressé au “Fragment d’histoire future” au point de lui consacrer une préface. L’un et l’autre partent des mêmes données, mais pour les interpréter de manière différente. Tous deux s’appuient sur des théories scientifiques que Tarde conteste et dont Wells a tiré des conclusions désespérantes. La première est la loi de l’entropie, formulée en 1852 par Lord Kelvin en thermodynamique : la somme d’énergie utile dans l’univers sera constamment réduite par la diffusion de la chaleur. Wells en déduit l’image désolante du monde désert et glacé de l’an 30 000 000 sous un soleil qui s’éteint, et ruine le mythe d’une humanité indéfiniment ascendante. La seconde est celle du transformiste Thomas Huxley, qui, interprétant les théories darwiniennes, soutient que le processus évolutionniste est aveugle et ne justifie pas la foi dans un progrès : c’est ce qu’illustre chez Wells le peuple dégénéré des Eloïs, qui démontre que celui qui survit n’est pas nécessairement le « meilleur ». À ce déterminisme, Tarde oppose, en idéaliste, la conviction que l’évolution des espèces peut être dirigée et orientée. Ce sera encore, en 1921, le propos de G. B. Shaw dans “Bock to Methuselah”, sous-titré « Pentateuque métabiologique », qu’il donnait pour « une Bible de l’évolution créatrice » et où il développait la conception d’une véritable mutation dirigée par l’espèce elle-même : expression, selon Jean Rostand, d’un « mysticisme biologique » où se fondent en effet métaphysique et biologie. Il serait erroné, cela va de soi, de prendre à lettre ce Fragment d’histoire future. Tarde n’est pas Morris, ni Bellamy ou Wells. Ce qu’il suggère dans cette fantaisie de philosophe et de sociologue, c’est l’illustration de théories générales sur le sens de l’évolution et la nature des rapports sociaux, tout comme Candide était pour Voltaire une manière de discuter la philosophie leibnizienne du Tout est bien. L’utopie n’est pas ici prophétie, mais modèle heuristique et spéculation théorique où l’affabulation a permis au sociologue, le temps d’un songe, de concrétiser sa pensée. (Raymond Trousson, “Les rêveries d’un sociologue : Gabriel Tarde et le fragment d’histoire future”, Bruxelles, Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 2001)
Original excerpt : « [...] Et cependant, le croirait-on ? malgré sa beauté, son harmonie,, son incomparable douceur, notre société a aussi ses réfractaires. Il est, ça et là, des irréguliers qui se disent saturés de notre essence sociale toute pure et à si haute dose, de notre société à outrance et forcée. Ils trouvent notre beau trop fixe, notre bonheur trop calme. En vain, pour leur plaire, on varie de temps en temps la force et la coloration de notre éclairage et l'on fait circuler dans nos couloirs une sorte de brise rafraîchissante; ils persistent à juger monotone notre jour sans nuage et sans nuit, notre année sans saisons, nos villes sans campagnes. Chose étrange, quand arrive le mois de mai, ce sentiment de malaise, qu'ils éprouvent seuls en temps ordinaire, devient contagieux et presque général. Aussi est-ce le mois le plus mélancolique et le plus désœuvré de l'année. On dirait que, chassé de partout, de l'immensité morne des cieux et de la surface glacée du sol, le Printemps a, comme nous, cherché asile sous la terre, ou plutôt, que son fantôme errant revient périodiquement nous visiter et nous tourmenter de son obsession. Alors se remplit la cité des musiciens, et leur musique devient si douce, si tendre, si triste, si désespérément déchirante, qu'on voir les amants, par centaines à la fois, se prendre la main et monter voir le ciel meurtrier... A ce propos, je dois dire qu'il y a eu récemment une fausse alerte, causée par un halluciné qui a prétendu avoir vu le soleil se ranimer et fondre la glace. A cette nouvelle, que rien n'a confirmée d'ailleurs, une part assez notable de la population s'est émue et s'est plue à caresser des projets de sortie prochaine; rêves malsains et subversifs qui sont bons évidemment qu'à fomenter un mécontentement factice. Par bonheur, un érudit, en fouillant dans un recoin oublié des archives, y a mis la main sur un grand recueil de planches phonographiques et cinématographiques, rassemblées par un antique collectionneur. "Jouées" par le phonographe et le cinématographe combinés, ces planches nous ont fait entendre soudain tous les bruits anciens de la nature accompagnés des visions correspondantes, le tonnerre, les vents, les gaves, les rumeurs de l'aube, les cris réguliers de l'orfraie et la longue plainte du rossignol parmi toutes sortes de chuchotements nocturnes. A cette résurrection acoustique et visuelle d'un autre âge, d'espèces éteintes et de phénomènes évanouis, un immense étonnement, bientôt suivi d'une immense désillusion, s'est produit parmi les plus chauds partisans du retour à l'ancien régime. Car ce n'était point là ce qu'on avait cru jusqu'alors sur la foi des poètes et des romanciers, même les plus naturalistes; c'était quelque chose d'infiniment moins délicieux et moins digne de regrets. Le chant du rossignol surtout a provoqué un véritable dépit; on lui en veut de s'être montré si inférieur à sa réputation. Assurément le plus mauvais de nos concerts est plus musical que cette soi-disant symphonie naturelle à grand orchestre. [...] »
Source : Tarde, Gabriel (1884), "Fragment d'histoire future”, Extrait de la "Revue Internationale de Sociologie"", Paris : V. Giard et E. Brière, 1896, pp. 50-51; and also, “Underground Man”Published in 1904, A. Storck & cie, with introduction by H. G. Wells.
Urls : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k83200w (last visited ) http://classiques.uqac.ca/classiques/tarde_gabriel/fragment_histoire_future/fragment.html (last visited ) http://www.arllfb.be/ebibliotheque/communications/trousson070401.pdf (last visited ) http://www.bruno-latour.fr/articles/article/082.html (last visited )

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