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1882 __ « Jouer du téléphone est un art »
Julien Turgan (1824-1887)
French comment : Jouer du téléphone est un art, comme jouer de tout instrument : quelques personnes trop nerveuses ou trop distraites ne pourront jamais s'en servir. Il en est de même des grands. Les sourds et les muets en seront également privés. Ceux qui ont l'oreille dure (Un cas singulier s'est cependant présenté ces jours-ci au brueau de l'avenue de l'Opéra. Une personne très-dure d'oreille et qui se considérait jusqu'à présent comme sourde, ayant porté à ses oreilles deux récepteurs d'Ader, a entendu beaucoup plus distinctement qu'il ne lui était arrivé jusqu'à présent. Nous signalons ce fait aux spécialistes qui traitent les maladies de l'organe auditif), les gens qui bredouillent ou qui ont les amygdales trop fortes seront toujours de mauvais téléphonistes. Les voix d'enfants et de jeunes filles s'entendent merveilleusement et prennent dans le téléphone un timbre charmant. Il n'est pas nécessaire de s'approcher trop près de la plaque et de crier à tue-tête, surtout lorsqu'on a une voix de basse formidable. -- Tu as l'air d'un lion qui rugit dans un chaudron, me disait un jour un des spirituels gérants du "Figaro". Il faut donc s'ingénier à trouver quelle est la distance favorable, eu égard à la qualité de son appareil et à l'émission de sa voix ; ne pas se mettre le récepteur sur la pommette, ni l'appuyer à outrance sur le plat de l'oreille, comme le font presque tous les néophytes ; il faut simplement le présenter à l'ouverture de la conque, autant que possible parallèlement à la membrane du tympan, -- voici pour les clients. Quant aux demoiselles employées dans les bureaux de téléphones, elles doivent se garder de toute conversation et de tous cris inutiles ; il y a déjà dans ces bureaux assez de bruits qu'on ne peut éviter sans y ajouter les bruits gênants. Elles doivent apporter la plus grande attention à leur tableau, connaître parfaitement à quels noms répondent les chiffres que la chute de la planchette rend apparents sur les indicateurs, -- être très-adroites de leurs mains pour ne pas brouiller et enchevêtrer les cordons souples qui servent aux communications, avoir soin de ne pas diriger les diaphragmes de leurs appareils transmetteurs et récepteurs vis-à-vis des ondes sonores venant des autres conversations. Souvent, avec un peu d'attention, on entend ce que ces demoiselles se disent entre elles, ce qui n'arriverait pas si elles avaient le soin de renverser leurs appareils quand elles ne s'en servent plus. (Julien Turgan, pp. 63-64)Auditions Théâtrales -- [...] Dans quelques collèges et institutions civiles ou religieuses, le téléphone sert à relier le père et l'enfant : il est donc à chaque instant possible d'être prévenu d'une indisposition ou d'une maladie. Aux heures de récréation, on peut, au timbre même de la jeune voix constater la santé et la bonne humeur du collégien ou de la pensionnaire. On nous dit qu'au parlement d'Angleterre le téléphone transmet aux journaux les débats de Chambres, qu'une machine à composer reproduit immédiatement en colonnes de caractères prêtes à être soumises à l'impression. Déjà même, au Sénat français, la tribune est reliée avec le cabinet du président, qui peut suivre ainsi les débats. Il y a quelques mois, j'avais essayé de convaincre l'ancien président de la Chambre des députés de l'utilité des téléphones pour relier la Chambre avec les journaux, les ministères, la préfecture de police et autres établissements de l'État ; mais je me suis heurté à l'horreur instinctive qu'ont tous les politiciens de profession contre les instruments matériels de véritable liberté. [...] C'est vraiment une chose étrange que la résistance opposée à toute amélioration sérieuse de l'humanité par ces déclamateurs qui ont sans cesse à la bouche les mots de liberté et de progrès, exploitant de vaines formules et de vieux clichés pour arriver à satisfaire une sorte de manie ambitieuse, vague et non définie, ce qu'ils appellent niaisement "le pouvoir". Ils ne voient pas que la vraie lutte est celle de l'homme contre le milieu ambiant, et que les positions conquises dans cette bataille vraiment humaine doivent servir à leur bien-être tout autant qu'à celui des autres. Le froid, l'humidité, la fatigue, l'absence de lumière, la distance, sont les véritables empêchements, lesvéritables tyrans qui atteignent l'homme dans sa liberté d'exister, de se mouvoir, de travailler à acquérir son salaire, qui lui enlèvent la possibilité de communiquer avec ses semblables, et cela bien plus inflexiblement que les lois, les règlements, les tribunaux et les sbires. Quand vous aurez proclamé la liberté et l'égalité légale, vous n'empêcherez pas l'esclavage de celui qui, pour se mouvoir, s'enfonce péniblement au travers des champs détrempés, et qui, pensant l'hiver, n'a que sept à huit heures de jour, tout au plus, pour y voir clair. Quelle égalité y aura-t-il entre cet homme et le citoyen pourvu d'un bon chemin vicinal, d'une bonne route, d'un bon chemin de fer, éclairé par le gaz ou la lumière électrique, ou même un simple réverbère à pétrole ? [...] C'est le don d'ubiquité que l'électricité a apporté à l'homme, bien autrement encore que le télégraphe électrique, qui vous met à quelques secondes de New-York. Ici, il n'y a pas même ce faible écart ; l'ubiquité est instantanée. [...] (Julien Turgan, pp. 65-69)
Source : Turgan, Julien (1882), "Les Grandes Usines - Études industrielles en France et à l'Étranger", Paris : Calmann-Lévy.
Urls : http://cnum.cnam.fr/CGI/fpage.cgi?4KY15.14/231/100/324/33/254 (last visited )

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