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1 __ Echo — « Metamorphoses »
Ovid (Publius Ovidius Naso) (-43 BC - 17 or 18 AD)
Comment : In Greek mythology, Echo (Greek: Ἠχώ, Ēkhō; "Sound") was an Oread (a mountain nymph) who loved her own voice. Zeus loved consorting with beautiful nymphs and visited them on Earth often. Eventually, Zeus's wife, Hera, became suspicious, and came from Mt. Olympus in an attempt to catch Zeus with the nymphs. Zeus, the King of the Olympians, was known for his many love affairs. Sometimes the young and beautiful nymph Echo would distract and amuse his wife Hera with long and entertaining stories, while Zeus took advantage of the moment to ravish the other mountain nymphs. When Hera discovered the trickery she punished the talkative Echo by taking away her voice, except in foolish repetition of another's shouted words. Thus, all Echo could do was repeat the voice of another. Echo fell in love with a vain youth named Narcissus, who was the son of the blue Nymph Liriope of Thespia. The river god Cephisus had once encircled Liriope with the windings of his streams, trapping her, and seduced the nymph. Concerned about her infant son's future, Liriope consulted the seer Teiresias. Teiresias told the nymph that Narcissus "would live to a ripe old age, as long as he never knew himself." One day when Narcissus was out hunting stags, Echo stealthily followed the handsome youth through the woods, longing to address him but unable to speak first. When Narcissus finally heard footsteps and shouted "Who's there?", Echo answered "Who's there?" And so it went, until finally Echo showed herself and rushed to embrace the lovely youth. He pulled away from the nymph and vainly told her to leave him alone. Narcissus left Echo heartbroken, and she spent the rest of her life in lonely glens pining away for the love she never knew, crying until all that was left was her voice. However, in other versions Echo cries until she is stone and an invisible Echo (probably her ghost/spirit) haunts the Earth. Ovid's version of the tale states that a girl who had also fallen in love with Narcissus made a prayer to the gods, asking that Narcissus suffer from an unrequited lust just as he had done to others. The prayer was answered by the goddess Nemesis - (she who ruins the proud), makes him fall in love with his own reflection so he stares at himself in the river (as he thinks it is a beautiful person underwater) until he turns pale and eventually dies. Alternatively, Echo was a nymph who was a great singer and dancer and scorned the love of any man. This angered Pan, a lecherous god, and he instructed his followers to kill her. Echo was torn to pieces and spread all over the Earth. The goddess of the earth, Gaia, received the pieces of Echo, whose voice remains repeating the last words of others. In some versions, Echo and Pan had two children: Iambe and Iynx. (Compiled from various sources)
French comment : Le mythe d’Echo apparaît vers 400 av. J.-C. dans le prologue d’”Andromède” d’Euripide, mais c’est surtout Ovide qui en est le chantre dans les “Métamorphoses”. Il est arrivé aussi qu’Echo soit assimilée à l’air, chez le poète Ausone, et on l’invoque généralement pour mettre en fuite l’ennemi en poussant de grands cris. L'écho est sans doute le phénomène sonore le plus décrit dans la littérature. Homère en parle dans son oeuvre (Homère, Illiade, XVII, 263 et XXI, 9 et Odyssée, XII, 240, in René Taton, La science antique et médiévale, Paris, PUF, 1957, p. 209), et le nom même est associé à la légende de la nymphe Echo et de Narcisse. Le mythe d'Echo semble assez tardif, on le rencontre dans le prologue d'Andromède d'Euripide, mais c'est Ovide qui raconte sa légende (Ovide, "Les métamorphoses", III, 336-510). Amoureuse de Pan qui la dédaigne, puis elle-même aimée de Narcisse qu'elle éconduit, la nymphe se perd dans la forêt et répète sans cesse les fins de phrases, suite à une condamnation de Junon qui se venge d'une suspicion de complicité dans les infidélités de Jupiter. Comme on le voit, il s'agit sans aucun doute d'affaires très importantes. Mais curieusement, alors que les auteurs lyriques de l'Antiquité décrivent volontiers le phénomène, les savants en parlent très peu, même lorsqu'ils traitent de la nature du son. Dans les textes qui nous sont parvenus, seul Aristote évoque l'écho, en quelques lignes, dans le passage du traité de l'âme consacré à l'audition : « L’écho se produit quand l’air, maintenu en une seule masse par une cavité qui le limite et l’empêche de se disperser, renvoie l’air comme une balle ». Ici Aristote parle de l'écho et de la réverbération, ce qui en effet correspond à deux manifestations d'un même phénomène, la réflexion et le retard, mais l'utilisation de la formule 'une cavité qui le limite', semble évoquer plutôt la réverbération qui se produit dans un local fermé. Les traducteurs utilisent pourtant tous le terme 'écho'. La suite du passage confirme cette analyse : « Il semble que l’écho se produit toujours, mais qu’il n’est pas toujours distinct, car il se passe pour le son ce qui se passe pour la lumière: en effet, la lumière est toujours réfléchie (sinon la lumière ne se diffuserait pas partout, mais l’obscurité régnerait en dehors des lieux éclairés par le Soleil), mais elle n’est pas toujours réfléchie d’une façon aussi parfaite que par l’eau, l’airain ou tout autre corps poli, de manière à produire dans tous les cas une ombre, caractère par lequel nous définissons communément la lumière ». Et en effet, l'intéressante analogie avec la diffusion de la lumière met en évidence la propriété du son de se réfléchir sur les corps, pas toujours de façon distincte, ce qui permet un renforcement de l'impression auditive. Le fait qu'Aristote précise que ces réflexions ne sont pas toujours perçues permet de penser qu'il considère ces réverbérations comme identiques à l'écho proprement dit. On aurait aimé cependant qu'il détaillât un peu plus le phénomène, au lieu de se disperser dans des digressions à propos de la diffusion lumineuse, sujet qu'il avait déjà traité dans le chapitre précédent. On sait que pour Aristote, les mouvements à l'origine du son se communiquent à l'air contigu qui propage ce mouvement à l'organe de l'ouïe. La nécessité d'une masse d'air unique, qui l'empêche de se disperser est plusieurs fois affirmée dans le chapitre, ce qui laisse entendre que la propagation est instantanée, sujet sur lequel Aristote est très peu prolixe, on l'a vu. Le phénomène de l'écho est le révélateur d'un problème qui ne trouvera pas sa solution chez les aristotéliciens, celui du temps de propagation du son. On a vu que l'autre manifestation de ce problème, le délai entre la vue d'un choc distant et la perception du son, était attribuée par les aristotéliciens à une moindre sensibilité de l'ouïe sur la vue. Il est révélateur que les deux autres traités aristotéliciens sur le son, le "De audibilibus", et la section XI des "Problemata" qui traite de la voix et du son, n'évoquent à aucun moment l'explication de l'écho. Bien plus tard, le sujet sera développé et on introduira alors la notion de temps de propagation, et donc celle de vitesse. Alexandre d'Aphrodise (IIIème siècle), qui commente Aristote, notamment le "De anima", fait preuve d'une certaine audace en dépassant et en contredisant le maître à ce sujet (Alexandre d'Aphrodise, "Questiones naturales et morales, De anima", Venise, 1549, p. 41) . Il suggère que dans le phénomène de l'écho, et donc dans la propagation du son en général, l'air frappé par la source sonore, tout en restant continu et indivisible, communique une forme à l'air contigu, et propage cette forme jusqu'à son rebondissement sur un corps solide, renvoyant alors la forme en sens inverse. Le texte est prudent, et Alexandre est bien conscient de transgresser le principe d'absence de mouvement du son. Alan Towey, dans un article qui fait l'étude comparée des théories du son d'Aristote et d'Alexandre, montre bien le net progrès que constitue cette notion de 'transmission de forme' (Alan Towey, 'Aristotle and Alexander on hearing and instantaneous change : A dilemma in Aristotle's account of hearing', in 'The second sense, studies in hearing and musical judgement from antiquity to the seventeenth century', Warburg Institute, Univ. of London, 1991, p. 14). Alexandre d'Aphrodise avait repris un grand nombre des Problèmes d'Aristote pour les commenter, et on en retrouve des éditions jusqu'à la fin de la Renaissance, avec sans doute quelques modifications pratiquées par les copistes et les éditeurs. C'est ainsi que l'écho est traité de cette façon dans une édition de 1554 ("Problemes d'Aristote et autres filozophes et medecins selon la composition du corps humain avec ceux de Marc Antoine Zimara, item les solutions d'Alexandre Aphrodisee, sus plusieurs questions physicales", trad. de Georges de La Bouthière, Lyon, Ian de Tournes, 1554, chap. 133, p. 252) : « Pourquoy resonnent et rendent cris les lieux profons et les caves ?' 'Ces lieux, par la reflexion en renvoyant le coup, rendent le son: car la voix frappe l'air et l'air le lieu, lequel de tant plus il est frappé, de tant rend il plus grand son. Mais les lieux humides, qui donnent lieu au coup et le resoudent, ne rendent point le son : mais selon la qualité et quantité du coup, se forme et exprime la qualité et quantité du son, qui se nomme Echo. Aucuns, non à bon droit, l'ont dit estre une deesse, et que le dieu Pan fut amoureux d'elle, ce qui n'est point vray. Car il y ha eu un homme sage et prudent, qui ha desiré de savoir, et charché d'entendre la cause de cette voix, et tant fut apres, et print si grand solicitude, qu'il parvint à connoissance et solution de ce qu'il cherchoit. Ainsi comme Endymion, qui premier trouva les cours de la lune, en veillant la nuict, en sorte que tant veilla, qu'il faisoit son dormir de jour pour veiller toute la nuict et parvenir à la connoissance de ces mouvemens et cours.[..] ». Comme souvent, les encyclopédistes du Moyen Âge, même inspirés par les Anciens, lorsqu'ils sont confrontés à des difficultés, font des digressions qui permettent d'étourdir le lecteur et d'éviter le problème... L'explication de l'écho est un peu confuse, on retiendra que ’la voix frappe l'air et l'air le lieu’, et que la qualité (la forme) du son est analogue à celle du coup et conservée après l'écho sur les parois. Thomas d'Aquin, on l'a vu, s'est approprié l'analogie avec les ronds dans l'eau pour expliquer la propagation des sons et sa durée. Lorsqu'il fait le commentaire du De anima, il développe le bref passage d'Aristote concernant l'écho en se référant à cette analogie (Thomas d'Aquin, "Commentaires au Traité de l'Ame", trad. Y. Pelletier, Univ. Laval Quebec, 2000, livre II, leçon 16, p.115) : « De même, doit-on comprendre, lors du choc sur des corps sonnants, l'air se meut en cercle, et le son se diffuse partout. Tout près, certes, les ronds sont plus petits, mais le mouvement plus fort : aussi le son est-il perçu comme plus fort. Mais au loin, les ronds s’agrandissent, le mouvement est plus faible, et le son s’entend plus obscurément. Enfin, tout disparaît. Si cependant, avant que ces espèces de ronds sonores disparaissent, il se fait sur un corps une réverbération de l'air ainsi mû qui porte le son, les ronds repartent en sens contraire et le son se fait ainsi entendre en sens opposé. C'est cela qu'on appelle l'écho ». Il est clair ici qu'on abandonne Aristote et son instantanéité de la propagation des sons. On ne sait pas encore bien ce qui se passe dans cette propagation, ni d'ailleurs ce qui se propage, mais l'analogie est efficace, et l'écho et le retard qu'il génère trouve leur explication. Le phénomène de l'écho, qui nous semble si familier, est loin d'être expliqué par les Anciens. En effet il est au cœur de la problématique du mouvement du son, et révèle, par la présence d'un délai, la notion de vitesse. Mais s'il y a mouvement, il y a transport de quelque chose, or Aristote ne peut pas accepter cette hypothèse. Tant que le mouvement de propagation d'un phénomène sans transport de matière ne sera pas accepté et représenté, on ne pourra pas comprendre comment le son se propage. On a vu que ce concept se précise peu à peu, notamment grâce à l'analogie des ronds dans l'eau. (François BASKEVITCH, pp. 87-89)
Original excerpt 1 : « The Transformation of Echo.Fam'd far and near for knowing things to come, From him th' enquiring nations sought their doom; The fair Liriope his answers try'd, And first th' unerring prophet justify'd. This nymph the God Cephisus had abus'd, With all his winding waters circumfus'd, And on the Nereid got a lovely boy, Whom the soft maids ev'n then beheld with joy. The tender dame, sollicitous to know Whether her child should reach old age or no, Consults the sage Tiresias, who replies, "If e'er he knows himself he surely dies." Long liv'd the dubious mother in suspence, 'Till time unriddled all the prophet's sense. Narcissus now his sixteenth year began, Just turn'd of boy, and on the verge of man; Many a friend the blooming youth caress'd, Many a love-sick maid her flame confess'd: Such was his pride, in vain the friend caress'd, The love-sick maid in vain her flame confess'd. Once, in the woods, as he pursu'd the chace, The babbling Echo had descry'd his face; She, who in others' words her silence breaks, Nor speaks her self but when another speaks. Echo was then a maid, of speech bereft, Of wonted speech; for tho' her voice was left, Juno a curse did on her tongue impose, To sport with ev'ry sentence in the close. Full often when the Goddess might have caught Jove and her rivals in the very fault, This nymph with subtle stories would delay Her coming, 'till the lovers slip'd away. The Goddess found out the deceit in time, And then she cry'd, "That tongue, for this thy crime, Which could so many subtle tales produce, Shall be hereafter but of little use." Hence 'tis she prattles in a fainter tone, With mimick sounds, and accents not her own. This love-sick virgin, over-joy'd to find The boy alone, still follow'd him behind: When glowing warmly at her near approach, As sulphur blazes at the taper's touch, She long'd her hidden passion to reveal, And tell her pains, but had not words to tell: She can't begin, but waits for the rebound, To catch his voice, and to return the sound. The nymph, when nothing could Narcissus move, Still dash'd with blushes for her slighted love, Liv'd in the shady covert of the woods, In solitary caves and dark abodes; Where pining wander'd the rejected fair, 'Till harrass'd out, and worn away with care, The sounding skeleton, of blood bereft, Besides her bones and voice had nothing left. Her bones are petrify'd, her voice is found In vaults, where still it doubles ev'ry sound. » (Translated by Sir Samuel Garth, John Dryden, et al)
Original excerpt 2 : « Écho (III, 336-510).Écho le vit un jour qu'il poussait des cerfs timides dans ses toiles, Écho, qui ne peut se taire quand les autres parlent, qui pourtant jamais ne parla la première : elle était alors une nymphe, et non une simple voix; et cependant dès lors, quoique nymphe causeuse, sa voix ne lui servait qu'à redire, comme aujourd'hui, les derniers mots qu'elle avait entendus. C'était un effet de la vengeance de Junon. Cette déesse aurait souvent surpris dans les montagnes son époux infidèle; mais Écho l'arrêtait longtemps par ses discours, et donnait aux Nymphes le temps de s'échapper. La fille de Saturne ayant enfin connu cet artifice : "Cette langue qui m'a trompée perdra, dit-elle, de son pouvoir, et tu n'auras plus le libre usage de ta voix". L'effet suivit la menace, et depuis ce jour Écho ne peut que répéter le son et doubler la parole.[370] Elle vit Narcisse chassant dans les forêts. Elle le vit et l'aima. Depuis elle suit secrètement ses pas. Plus près elle est de lui, plus s'accroît son amour. Tel le soufre léger attire et reçoit la flamme qui l'approche. Ô combien de fois elle désira lui adresser des discours passionnés, et y joindre de tendres prières ! Mais l'état où Junon l'a réduite lui défend de commencer; tout ce qu'il permet du moins elle est prête à l'oser. Elle écoutera la voix de Narcisse, et répétera ses accents. Un jour que dans les bois il se trouvait écarté de sa suite fidèle il s'écrie : Quelqu'un est-il ici près de moi ? Écho répond, Moi. Narcisse s'étonne, il regarde autour de lui, et dit d'une voix forte, Venez ! Écho redit, Venez! Il regarde encore, et personne ne s'offrant à ses regards, Pourquoi, s'écrie-t-il, me fuyez-vous ? Écho reprend, Me fuyez-vous ? Trompé par cette voix prochaine, Joignons-nous, dit Narcisse. Écho, dont cette demande vient de combler tous les vœux, répète, Joignons-nous : et soudain, interprétant ces paroles au gré de ses désirs, elle sort du taillis. Elle avançait les bras tendus; mais il s'éloigne, il fuit, et se dérobant à ses embrassements : Que je meure, dit-il, avant que d'être à toi ! Et la Nymphe ne répéta que ces mots, être à toi ! [393] Écho méprisée se retire au fond des bois. Elle cache sous l'épais feuillage la rougeur de son front, et depuis elle habite dans des antres solitaires. Mais elle n'a pu vaincre son amour; il s'accroît irrité par les mépris de Narcisse. Les soucis vigilants la consument; une affreuse maigreur dessèche ses attraits; toute l'humide substance de son corps s'évapore: il ne reste d'elle que les os et la voix. Bientôt ses os sont changés en rochers. Cachée dans l'épaisseur des forêts, la voix d'Écho répond toujours à la voix qui l'appelle; mais nul ne peut voir cette Nymphe infortunée, et ce n'est plus maintenant qu'un son qui vit encore en elle. Les autres Nymphes qui habitent les monts ou les fontaines éprouvèrent aussi les dédains de Narcisse. Mais enfin une d'elles, élevant vers le ciel des mains suppliantes, s'écria dans son désespoir : "Que le barbare aime à son tour sans pouvoir être aimé" ! Elle dit; et Rhamnusie exauça cette juste prière. [407] Près de là était une fontaine dont l'eau pure, argentée, inconnue aux bergers, n'avait jamais été troublée ni par les chèvres qui paissent sur les montagnes, ni par les troupeaux des environs. Nul oiseau, nulle bête sauvage, nulle feuille tombée des arbres n'avait altéré le cristal de son onde. Elle était bordée d'un gazon frais qu'entretient une humidité salutaire; et les arbres et leur ombre protégeaient contre l'ardeur du soleil la source et le gazon. C'est là que, fatigué de la chasse et de la chaleur du jour, Narcisse vint s'asseoir, attiré par la beauté, la fraîcheur, et le silence de ces lieux. Mais tandis qu'il apaise la soif qui le dévore, il sent naître une autre soif plus dévorante encore. Séduit par son image réfléchie dans l'onde, il devient épris de sa propre beauté. Il prête un corps à l'ombre qu'il aime : il s'admire, il reste immobile à son aspect, et tel qu'on le prendrait pour une statue de marbre de Paros. Penché sur l'onde, il contemple ses yeux pareils à deux astres étincelants, ses cheveux dignes d'Apollon et de Bacchus, ses joues colorées des fleurs brillantes de la jeunesse, l'ivoire de son cou, la grâce de sa bouche, les roses et les lis de son teint : il admire enfin la beauté qui le fait admirer. Imprudent ! il est charmé de lui-même : il est à la fois l'amant et l'objet aimé; il désire, et il est l'objet qu'il a désiré; il brûle, et les feux qu'il allume sont ceux dont il est consumé. Ah ! que d'ardents baisers il imprima sur cette onde trompeuse ! combien de fois vainement il y plongea ses bras croyant saisir son image ! Il ignore ce qu'il voit; mais ce qu'il voit l'enflamme, et l'erreur qui flatte ses yeux irrite ses désirs. [432] Insensé ! pourquoi suivre ainsi cette image qui sans cesse te fuit ? Tu veux ce qui n'est point. Éloigne-toi, et tu verras s'évanouir le fantastique objet de ton amour. L'image qui s'offre à tes regards n'est que ton ombre réfléchie; elle n'a rien de réel; elle vient et demeure avec toi; elle disparaîtrait si tu pouvais toi-même t'éloigner de ces lieux. Mais ni le besoin de nourriture, ni le besoin de repos ne peuvent l'en arracher. Étendu sur l'herbe épaisse et fleurie, il ne peut se lasser de contempler l'image qui l'abuse; il périt enfin par ses propres regards. Soulevant sa tête languissante, et tendant les bras, il adresse ces plaintes aux forêts d'alentour : "Ô vous dont l'ombre fut si souvent favorable aux amants, vîtes-vous un amant plus malheureux que moi ? et depuis que les siècles s'écoulent sur vos têtes, connûtes-vous des destins si cruels ? L'objet que j'aime est près de moi; je le vois, il me plaît; et, tant est grande l'erreur qui me séduit, en le voyant je ne puis le trouver : et pour irriter ma peine, ce n'est ni l'immense océan qui nous sépare; ce ne sont ni des pays lointains, ni des montagnes escarpées, ni des murs élevés, ni de fortes barrières : une onde faible et légère est entre lui et moi ! lui-même il semble répondre à mes désirs. Si j'imprime un baiser sur cette eau limpide, je le vois soudain rapprocher sa bouche de la mienne. Je suis toujours près de l'atteindre; mais le plus faible obstacle nuit au bonheur des amants. [454] "Ô toi, qui que tu sois, parais ! sors de cette onde, ami trop cher ! Pourquoi tromper ainsi mon empressement, et toujours me fuir ? Ce n'est ni ma jeunesse ni ma figure qui peuvent te déplaire : les plus belles Nymphes m'ont aimé. Mais je ne sais quel espoir soutient encore en moi l'intérêt qui se peint sur ton visage ! Si je te tends les bras, tu me tends les tiens; tu ris si je ris; tu pleures si je pleure; tes signes répètent les miens; et si j'en puis juger par le mouvement de tes lèvres, tu réponds à mes discours par des accents qui ne frappent point mon oreille attentive. "Mais où m'égarai-je? je suis en toi, je le sens : mon image ne peut plus m'abuser; je brûle pour moi-même, et j'excite le feu qui me dévore. Que dois-je faire ? faut-il prier, ou attendre qu'on m'implore ? Mais qu'ai-je enfin à demander ? ne suis-je pas le bien que je demande ? Ainsi pour trop posséder je ne possède rien. Que ne puis-je cesser d'être moi-même ! Ô vœu nouveau pour un amant ! je voudrais être séparé de ce que j'aime ! La douleur a flétri ma jeunesse. Peu de jours prolongeront encore ma vie : je la commençais à peine et je meurs dans mon printemps ! Mais le trépas n'a rien d'affreux pour moi; il finira ma vie et ma douleur. Seulement je voudrais que l'objet de ma passion pût me survivre; mais uni avec moi il subira ma destinée; et mourant tous deux nous ne perdrons qu'une vie". [474] Il dit, et retombant dans sa fatale illusion, il retourne vers l'objet que l'onde lui retrace. Il pleure, l'eau se trouble, l'image disparaît; et croyant la voir s'éloigner : "Où fuis-tu, s'écria-t-il, cruel ? je t'en conjure, arrête, et ne quitte point ton amant; ah ! s'il ne m'est permis de m'unir à toi, souffre du moins que je te voie, et donne ainsi quelque soulagement à ma triste fureur". À ces mots il déchire sa robe, découvre et frappe son sein qui rougit sous ses coups. Telle la pomme à sa blancheur mélange l'incarnat; telle la grappe à demi colorée se peint de pourpre aux rayons du soleil. Mais l'onde est redevenue transparente; Narcisse y voit son image meurtrie. Soudain sa fureur l'abandonne; et, comme la cire fond auprès d'un feu léger; ou comme la rosée se dissipe aux premiers feux de l'astre du jour : ainsi, brûlé d'une flamme secrète, l'infortuné se consume et périt. Son teint n'a plus l'éclat de la rose et du lis; il a perdu cette force et cette beauté qu'il avait trop aimée, cette beauté qu'aima trop la malheureuse Écho. [494] Quoiqu'elle n'eût point oublié les mépris de Narcisse, elle ne put le voir sans le plaindre. Elle avait redit tous ses soupirs, tous ses gémissements; et lorsqu'il frappait ses membres délicats, et que le bruit de ses coups retentissait dans les airs, elle avait de tous ses coups répété le bruit retentissant. Enfin Narcisse regarde encore son image dans l'onde, et prononce ces derniers mots: "Objet trop vainement aimé! Écho" reprend: "Objet trop vainement aimé! Adieu!" s'écria-t-il. "Adieu!" répéta-t-elle. Il laisse alors retomber sur le gazon sa tête languissante; une nuit éternelle couvre ses yeux épris de sa beauté. Mais sa passion le suit au séjour des ombres, et il cherche encore son image dans les ondes du Styx. Les Naïades, ses sœurs, pleurèrent sa mort; elle coupèrent leurs cheveux, et les consacrèrent sur ses restes chéris : les Dryades gémirent, et la sensible Écho répondit à leurs gémissements. On avait déjà préparé le bûcher, les torches, le tombeau; mais le corps de Narcisse avait disparu; et à sa place les Nymphes ne trouvèrent qu'une fleur d'or de feuilles d'albâtre couronnée. » (Trad. G.T. Villenave, Paris, 1806)
Source : Ovid (1). "Metamorphoses". Trans. Melville, A.D. (pages 61-66). New York: Oxford University Press Inc., 1998.
Source : Ovide (1). “Métamorphoses”. texte établi et traduit par G. Lafaye. Paris : Belles Lettres, 1985.
Source : Baskevitch, François (2008), "Les représentations de la propagation du son, d’Aristote à l’Encyclopédie", Thèse de Doctorat, Université de Nantes, U.F.R. Lettres et Langages, Ecole doctorale : « Connaissance, Langages, Cultures ».
Urls : http://classics.mit.edu/Ovid/metam.3.third.html (last visited ) http://bcs.fltr.ucl.ac.be/meta/03.htm (last visited ) http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00423362/en/ (last visited )

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