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1954 __ « Die Frage nach der Technik »
Martin Heidegger (1889-1976)
Comment : In 1954 Heidegger stated that humans were delivered over to technology in the worst possible way when they regarded it as something neutral; for this conception of it, to which they particularly liked to do homage, made them utterly blind to the essence of technology. Because the essence of technology was nothing technological, essential reflection upon technology and decisive confrontation with it ought to happen in a realm that were, on the one hand, akin to the essence of technology and, on the other, fundamentally different from it (Machover (1984) introduces Musical Thought at IRCAM ascribing the diversity of musical outlook there ‘also to the neutrality of technology, which offers powerful tools for exploration and creation but does not orient the composer in any particular musical direction.’). Such a realm was art. But only if the arts were not conceived as deriving from the artistic, if art works were not enjoyed aesthetically, if art were not a sector of cultural activity. Art demanded to be reconducted to the golden age of Greek techne. [...] In 1954 Heidegger evoked the flow of distanceless uniformity where all things were carried away and mixed up; by plane, the radio, the film, television, and the H-bomb. The bomb and its explosion were the mere final emission of what had long since taken place: the estrangement of Western thought from the thingness of the thing. Also in 1954, Heidegger depicted the sinking of the object into the objectlessness of the standing reserve under the rule of Ge-stell, the essence of modern technology, according to which everything, including man himself, had become material for a process of self-assertive imposition of human will on things, regardless of their own essential natures. (Carlos Palombini, "Musique Concrète Revisited")
French comment : La technique est-elle neutre? Sommes-nous libres devant elle? Les grandes innovations techniques provoquent toujours les mêmes réactions parmi ceux qui se soucient den dégager le sens. Deux camps se constituent rapidement. Dans le premier, toujours dominant, on soutient que les nouvelles techniques sont neutres, que leur valeur ou leur non valeur ne réside pas en elles-mêmes mais dans l’usage qu’on en fait. Dans le second camp, on est au contraire persuadé que les techniques ont, de par leur nature même, une influence déterminante sur les individus et les sociétés, influence devant laquelle la marge de manoeuvre laissée aux utilisateurs est pratiquement nulle. Voici l'opinion de Heidegger dans La question de la technique: "Nous demeurons partout enchaînés à la technique et privés de liberté, que nous l’affirmions avec passion ou que nous la niions pareillement. Quand cependant nous considérons la technique comme quelque chose de neutre, c’est alors que nous lui sommes livrés de la pire façon: car cette conception, qui jouit aujourd’hui d’une faveur toute particulière, nous rend complètement aveugles en face de l’essence de la technique". Voici l'opinion de Jacques Ellul, auteur de nombreux ouvrages sur la technique, dont “le Système Technicien” et, plus récemment, “Le Bluff Technologique”. Dès 1954, Jacques Ellul s’indigne contre cette maxime de la pensée naïve qui renaît sans cesse de ses cendres: "ce n’est pas la technique qui est mauvaise, c’est l’usage qu’on en fait". Ellul ne cesse de répéter que la technique est autonome, qu'elle se développe selon sa loi, qu'aucune finalité d'ordre moral ne peut l'infléchir. La politique est aussi impuissante que la morale. "Cest la politique qui est de plus en plus réduite par la technique, et incapable aujourdhui de diriger la croissance technicienne dans un sens ou dans l’autre"(“Le Système Technicien”). (Compiled from various sources)Pour Heidegger, l’enjeu de la question posée à la technique, c’est la liberté du rapport établi avec elle. Ce rapport est libre si, et seulement si, il permet à notre être de surplomber l’essence de la technique – au lieu d’être surplombé par elle. Quelle est donc cette essence de la technique, que notre être doit dominer ? La technique est le moyen des fins, dans l’activité humaine. C’est donc un dispositif. Mais elle n’est pas que cela. Sa dimension instrumentale ne recouvre que l’écorce de son essence. Cette essence est d’une autre nature. Il suffit, pour le comprendre, de constater que lorsque nous disons que la technique est le moyen des fins, nous nous bornons à ramener la question de la technique à la question du moyen par rapport à la fin, c'est-à-dire à la question des causes dans l’activité humaine. Commençons par la technique au sens grec du terme. Nous constatons qu’une coupe sacrificielle a quatre causes : l’argent dont elle est faite, sa forme, sa destination (le sacrifice) et son producteur (l’orfèvre). Qu’est-ce que la technique, dans cette coupe ? Ce n’est ni la matière, ni la destination, ni la forme. C’est le rapport entre le producteur et les autres causes. C’est la manière dont l’orfèvre va donner une forme à la matière au regard de la finalité. Plus exactement, c’est le moyen par lequel l’orfèvre (cause efficiente) va répondre de son obligation : faire en sorte que l’objet (la coupe sacrificielle) soit effectivement produit. En d’autres termes, la technique est le processus par lequel un énoncé, « ceci est une coupe », devient une vérité. Dans ces conditions, nous commençons à comprendre que l’essence de la technique est qu’elle est dévoilement. Une chose était cachée dans le domaine des potentialités. La technique la rend présente, l’amène devant nous, la dévoile. Passons maintenant à la technique au sens moderne du terme. Sa particularité est qu’elle entend non pas révéler la vérité d’objets potentiels que le déploiement des forces naturelles porte en germe, mais imposer au réel une réalité étrangère aux forces naturelles. Elle ne vise pas à accomplir une vérité latente, mais à faire surgir, de force, une vérité étrangère à l’ordre naturel. Et pour cette raison, elle entreprend de violenter l’ordre naturel. Ce que nous appelons la rationalité du processus de production n’est rien d’autre que l’art de faire advenir la plus grande quantité possible de choses, à partir des ressources naturelles disponibles, pour faire advenir des choses qui n’existaient pas de manière latente, dans la nature. Ainsi, alors que la technique grecque avait pour essence le dévoilement de l’être, la technique moderne a pour essence le dépassement du dévoilement. Elle poursuit l’objectif inconscient mais permanent de démontrer que la capacité de dévoilement de l’acteur est supérieure à la vérité latente que la nature porte en germe. En ce sens, la technique moderne, dans son essence, est une provocation. Elle cherche à faire faire quelque chose à l’homme, elle poursuit l’objectif inconscient de faire advenir l’homme d’une manière nouvelle, hors de la nature, ou plus exactement : dans l’arraisonnement de la nature. L’essence de la technique moderne est, en réalité, un discours : « Je décide de ce qui doit advenir, je fais advenir non ce qui était contenu en germe dans l’ordre naturel, mais ce que j’ai décidé qu’il devait advenir ». L’essence de la technique moderne, c’est la négation de l’essence. Notre être, par contre, c’est la contemplation de l’essence. Et notre être surplombe la technique, s’il l’utilise à ne faire advenir que ce qui est déjà en germe dans la nature, selon l’essence. En d’autres termes : notre être surplombe la technique à travers l’art. La technique maîtrisée par l'homme, c'est la technique au service du Beau, conforme au Vrai. Cette conclusion de Heidegger est extrêmement importante sur le plan philosophique, lorsque nous réfléchissons à ce que devrait être le rapport à la technique demain, quand l’actuel système aura implosé. Elle implique qu’il ne nous faut pas renoncer à la technique en tant que telle, mais à l’essence que nous avons mis en elle – nous, par notre faute. Nous devrons, si l’on a bien suivi Heidegger, utiliser les techniques contemporaines, pour revenir à un rapport grec à la technique. C'est-à-dire que nous vaincrons le démiurge techniciste si nous refondons une esthétique, et si nous utilisons la technique pour accomplir, dans cette esthétique, non l’arraisonnement de la nature hors de nous, mais l’accomplissement de notre nature. (Jef Carnac)
French translated excerpt : « La représentation courante de la technique, suivant laquelle elle est un moyen et une activité humaine, est la conception instrumentale et anthropologique de la technique... Il demeure exact que la technique moderne soit, elle aussi, un moyen pour des fins. C'est pourquoi la conception instrumentale de la technique dirige tout effort pour placer l'homme dans un rapport juste à la technique. Le point essentiel est de manier de la bonne façon la technique entendue comme moyen. On veut, comme on dit, « prendre en main » la technique et l'orienter vers des fins « spirituelles ». On veut s'en rendre maître. Cette volonté d'être le maître devient d'autant plus insistante que la technique menace davantage d'échapper au contrôle de l'homme. Mais supposons maintenant que la technique ne soit pas un simple moyen : quelles chances restent alors à la volonté de s'en rendre maître? Nous disions pourtant que la conception instrumentale de la technique était exacte; et elle l'est bien aussi. La vue exacte observe toujours, dans ce qui est devant nous, quelque chose de juste. Mais, pour être exacte, l'observation n'a aucun besoin de dévoiler l'essence de ce qui est devant nous. [...] La conception instrumentale de la technique, bien qu’exacte, ne nous révèle pas encore son essence. Il nous faut chercher le vrai à travers l’exact. [...] En quoi l’essence de la technique a-t-elle affaire avec le dévoilement? Réponse: en tout. Car tout "produire" se fonde dans le dévoilement. Or, celui-ci rassemble en lui les quatre modes du faire-venir - la causalité - et les régit. Dans son domaine rentrent les fins et les moyens, et aussi l’instrumentalité. Celle-ci passe pour être le trait fondamental de la technique. Si, précisant peu à peu notre question, nous demandons ce qu'est proprement la technique entendue comme moyen, alors nous arrivons au dévoilement. En lui réside la possibilité de toute fabrication productrice. Ainsi la technique n’est pas seulement un moyen: elle est un mode de dévoilement, c’est-à-dire de la vérité. Le mot "technique" vient du grec et désigne ce qui appartient à la technè. Or ce mot ne désigne pas seulement le faire de l’artisan et son art, mais aussi l’art au sens élevé. La technè est quelque chose de "poiétique". [...] Mais comment a lieu la pro-duction, soit dans la nature, soit dans le métier ou dans l'art ? Qu'est-ce que le pro-duire, dans lequel joue le quadruple mode du faire-venir ? Le faire-venir concerne la présence de tout ce qui apparaît au sein du pro-duire. Le pro-duire fait passer de l'état caché à l'état non caché, il présente (bringt vor). Pro-duire (her-vorbringen) a lieu simplement pour autant que quelque chose de caché arrive dans le non-caché. Cette arrivée repose, et trouve son élan, dans ce que nous appelons le dévoilement. Les Grecs ont pour ce dernier le nom d'Alèthéia, que les Romains ont traduit par veritas. Nous autres Allemands disons Wahrheit (vérité) et l'entendons habituellement comme l'exactitude de la représentation. » (Conférence du 18 novembre 1953 à l’École Supérieure de Munich)
Source : Heidegger, Martin (1954), “Die Frage nach der Technik. Vorträge und Aufsätze”, Neske, Pfullingen 1st edition 1954.
Source : Heidegger, Martin (1954), “La question de la technique”, In Essais et Conférences, Transl. André Préau, Paris, Gallimard, 1958.
Urls : http://www.rem.ufpr.br/REMv4/vol4/arti-palombini.htm (last visited ) http://www.arte-fact.org/untpltcl/tchniply.html (last visited ) http://agora.qc.ca/textes/heidegger.html (last visited )

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