NMSAT :: Networked Music & SoundArt Timeline

1941 __ Écoutes radio
Armand Robin (1912-1961)
Comment : Armand Robin was a passionate student of languages who learned an impressive number of them. Soured on the Soviet dictatorship after a stay in the USSR in 1933, he discovered & translated many Russian authors such as Essenin, Blok, Maïakovski, Pasternak, etc. Also an ardent short wave radio buff. In "La fausse parole" (The False Word, 1953) he dissected the mechanisms of propaganda in the totalitarian countries. Armand Robin was a poet, translator and ‘radio listener’ remarkable for his “spiritual” obsession to study radio stations all over the world (particularly those situated in communist countries during the Cold War in order to analyse their official lies). Jean-Paul Fargier’s describes Robin’s bodiless presence (we can only hear his ghostly posthumous voice and the babel of foreign tongues coming from a radio set sitting n a set of bookshelves) as “radioscopy”. Robin had driven objective to open up radio as a medium for creative expression and salvation, as a medium to dissect to doxas and rituals that govern everyday life ; we encounter the Poundian view of the “mediumistic artist” whose faculties have been extended by new technical media (especially radio) and who has the capacity to divine the presence of death and to be in contact (in the words of the poet) with “dangerous psychic beings who are assaulting the planet, making humanity become obsessed, looking for entire nations to subjugate their minds, to devour, to make them go arid” (For Pound’s view of the “mediumistic artist” a propos of the new technical media (especially radio), see Daniel Tiffany. “Phantom Transmissions: The Radio Broadcasts of Ezra Pound”, in Substance, vol 19, no 1, 1990, p.61) . As Robin twirls the dial of his radio set during his exhausting nocturnal bouts of, radiophonic séance with the world, we hear many phantom voices (suggesting the haunting “operatic” sonic architecture of Woody Vasulkas Art of Memory (1987) and the melancholic stream-of-consciousness voice-over of Ken Koblands FotoRoman (1990)). Voices that are recognisable for their atmospheric cultural and historical registers of the social and political upheavals of the twentieth century life: voices that Robin passionately analyses for their linguistic richness and aural bliss (like Finnish language). Listening to Robin’s own evocative voice in conjunction with the other voices that he listened to for over 25 years suggests the Poundian metaphor of the radio as a medium releasing certain demons or energies from the past (a metaphor that connotes McLuhan’s notion of the radio as a “magical transformer” with the unique force to “ tribalise mankind”) (Cf Tiffany, op cit, p. 62). When we listen to the radio and televisual voices in both videos (concentrating on the textual dance, gestures and rhythms of the voices)- and not forgetting the musicality of Joyce’s own voice in Joyce Digital- we are reminded by Regis Durand’s perceptive remarks about the incorporeal presence of the human voice in a (written) text? The ghost of a presence, the ghost of a voice; a trace, a golden, invaluable deposit, angel dust. But also a space, a stage where transactions of all kinds, trades, take place: a dispositive” (Regis Durand, “On Conversing: In/On Writing”, Substance, no27, 1980, p. 47). (John Conomos, " Jean-Paul Fargier and the Electrification of Literature", 2009)During years 50’s and 60’s, he spent most of his time listening to shortwave radio stations, in various languages, comparing the evolution of propagandist reporting. He was then publishing a weekly listening report that he printed and distibuted himself (i think it was 23 copies, made with a stencil printing machine)."The new universe is a verbal universe, to use the excellent phrase of Armand Robin, our keenest student of radio propaganda. Men fashion images of things, events, and people which may not reflect reality but which are truer than reality.". (Jacques Ellul, "The Technological Society", 1996)
French comment : Armand Robin que ses échecs répétés à l'oral de l'agrégation de lettres conduisirent à privilégier l'information et la réception plutôt que l'inspiration et l'énonciation. Comprenant quarante langues dont dix-huit parfaitement, il pratiqua l'écoute systématique des ondes courtes radio, sa poésie se résumant à la jubilation propre au bruissement des langues. En 1941, il devient écouteur de radios au Ministère de l'information. En 1943, il écrit le texte-scénario de l'émission Pâques, fête de la joie, diffusée le 25 avril. Il s'agit d'une sorte d'hymne au renouveau et à l'universalité de l'art où se mêlent les onomatopées animales , le biniou, les chants russes, chinois, arabes, les accords de Rameau, Strawinsky, Beethoven, Debussy, Wagner, Moussorgsky, Bach ou Mozart et des textes d'Apollinaire, Aristophane... Les auditeurs y ont sans doute entendu l'annonce de la fin de la guerre. La grande affaire de la vie d'Armand Robin fut incontestablement l'écoute des radios étrangères. Elle a occupé la majorité de son temps et a été au centre de son oeuvre: on le voit bien dans Le Monde d'une voix / fragments, des textes rédigés dès 1942-43. Plus tard, après la guerre, ce seront des articles de réflexion sur la propagande et ce qu'il entend sur les radios du monde en pleine guerre froide et qu'il publiera dans Combat avant qu'il ne livre ses réflexions sur ce métier d'écouteur de radios qu'il a inventé: ce sera La Fausse Parole et Outre Ecoute 1955. (Jean Bescond)En avril 1941, Armand Robin devient employé au Ministère de l'Information au service des écoutes radiophoniques en langues étrangères comme "collaborateur technique". Si on l'en croit, c'était un travail très lourd: de 12 à 18 heures par jour (?), effectué à son domicile et qui débouchait sur la rédaction d'un compte-rendu. Vers midi, il venait le déposer au Ministère de l'Information. Ces écoutes n'étaient donc pas clandestines, comme on l'a trop souvent écrit, mais bien officielles, ce qui ne veut pas dire qu'elles ne comportaient aucun risque. Le bulletin était ensuite ronéotypé et diffusé dans divers services ministériels et à la Présidence du Conseil. Aucun d'entre eux n'a pu être retrouvé pour l'instant, les archives du Ministère de l'Information ayant "disparu". Il s'agit là de la première version des Bulletins d'écoute tels qu'ils seront produits après la guerre. En 1942, dans l'illégalité la plus totale, il transmet des doubles de ses Bulletins d'Ecoute au Service Clandestin de l'Information, à l'Office Algérien et sans doute au journal L'Humanité, Robin se déclarant communiste. Il en communique également à Jean Paulhan, sachant bien que celui-ci s'est engagé dans la Résistance. Il lui arrivera aussi de transmettre des messages personnels émanant de Londres et captés à la radio. En août-septembre 1943, Robin vit deux mois de rupture totale. Au Ministère, ce sont des provocations incessantes, de plus en plus accentuées, et donc voulues: il lui arrive de crier "Vive Lénine! Vive Staline! au passage de ses supérieurs hiérarchiques ou de personnalités politiques! Ceci conduit à la mise à pied, malgré une intervention de Laval. A-t-il vécu 5 semaines sous la surveillance de la Gestapo, à la suite d'une dénonciation comme il le raconte? C'est possible. En tout cas aucune charge n'est maintenue contre lui, à cause de son comportement jugé irresponsable, dit-on; mais au mois de septembre, il ne fait plus partie du personnel du Ministère. Dans un premier temps il sera révoqué purement et simplement. Début octobre il enverra à la Gestapo sa Lettre Indésirable N°1. En mai 1944, Armand Robin reprend à titre personnel le Bulletin d'écoute pour l'Agence d'Information et de Documentation ainsi que pour la presse issue de la Résistance: Combat et L'Humanité, au moins: en tout une dizaine d'organismes, d'après lui. Le tirage s'élèvera à 45 exemplaires en 1957, ce qui correspond sans doute à son maximum. Parmi les abonnés on cite couramment -mais sans jamais donner de date de début d'abonnement- le Quai d'Orsay, le Comte de Paris, le Vatican, La Fédération Anarchiste, Le Populaire, Le Canard Enchaîné, La Gazette de Lausanne, (Ouest-France?). Mais aucune vérification n'a donné de résultats concrets. Au début la parution semble être quotidienne -bi-hebdomadaire par la suite- et coûte 3 000 f par mois, ce qui permet à Robin de gagner sa vie au prix d'un labeur acharné et d'une préoccupation de tous les instants. Lorsqu'il se déplace - ce qui lui arrive souvent - il ne le fait jamais sans la radio, voire le magnétophone; divers témoignages nous le présentent -dans l'urgence- à la recherche d'une prise de courant ou d'une machine à écrire en état de marche. Le bulletin -titré LA SITUATION INTERNATIONALE D'APRES LES RADIOS EN LANGUES ETRANGERES- se présente sous la forme de feuilles ronéotypées (6 à 8 pages) dans les bonnes années. Les rubriques y sont classées et l'on commence en général par celle de la "dernière heure". Par rapport aux autres "lettres d'information" de l'époque, celle de Robin a ceci de particulier -outre son sujet- qu'elle est entièrement réalisée par son auteur: écoute, traduction, transcription, analyse, frappe, impression, diffusion le plus souvent par portage individuel. Le tirage est variable: de 35 exemplaires en 1955, il monte à 45 en 1958 pour 8 numéros par mois. Même malade, Armand Robin fait l'impossible pour satisfaire ses abonnés: le dernier numéro paraîtra quelques jours seulement avant sa mort, non sans avoir annoncé une interruption temporaire pour cause de maladie. (Jean Bescond)Cela aboutit très logiquement à la publication de La Fausse Parole en 1953, aux Editions de Minuit, puis d'Outre Ecoute 55 qui paraîtra dans la revue Monde Nouveau en 1955. « La fausse parole est le journal d'un journal, qui n'est évidemment pas destiné aux lecteurs du bulletin. Propagande en tous genres, mécanique du mensonge, guerre psychologique sont implacablement dénoncées. Dénoncées par un poète qui sait ce que parler veut dire et qui réinvente, dans une langue connue de lui seul, le vrai usage de la parole. ».Suspendu aux ondes courtes du monde il épie, il écoute, chouette de l'espérance, témoin horrifié de l'aliénation du monde. La musique des sphères coule en lui, les houles sonores de la parole des hommes, il les capte comme un chasseur de papillons. Jusqu'à l'extrême fin de sa vie il recueille ses Bulletins d'écoute. Fasciné par les méandres de la parole humaine, surtout par la propagande déversée par les radios, il transcrit inlassablement ses nuits blanches à devenir le coquillage de l'univers et recueillir les marées des mots. L'écoute des radios étrangères aura été sa vie, son épuisement, sa vampirisation Efflanqué et blafard au sortir des ses nuits blanches, il était décalé dans le monde des jours, dans le monde des humains. Il les aimait pour leurs voix, il s'étonnait de leurs réalités, de leur science à mentir. Dans ses nuits à lui il voyait monter la nuit du bourrage de crâne. La radio ment, le monde ment, la radio n'est plus "allemand", mais mensonge mondial.Mais Robin écoute encore et toujours à l' affût du langage. Valérie Rouzeau l'appelle "l'écouteur sublime", cela dit tout. Il était aussi l'éternel errant, de par le monde, dans sa propre ville, dans sa propre tête. Errant mais errant rapide avec sa grosse moto, qui trimbalait des quantités de livres déchirés et des grammaires de toutes les langues. Armand Robin veille la nuit sur les mouvements de l'éther et de la parole. Sa vie sera attachée aux ondes de la radio et à l'ivresse de la moto, son destrier pour sillonner l'Europe. Il se voudra "écrivain libre"; Il sera aussi le braconnier des langues, humblement il sera passerelle des incendies des autres poètes dans d'autres langues. Robin fut un traducteur magistral du russe, du géorgien, de l'hongrois, du polonais, latin, grec, anglais, finnois, chinois, arabe, ... Soit plus de quarante langues, dont dix-huit pratiquées couramment outre sa langue maternelle, le breton! Une vraie tour de Babel en dedans sa tête. Et il a passé presque toute sa vie à retranscrire les mots pêchés au fond des nuits. Il s'en explique ainsi: "Avec de grands gestes, / J'ai jeté pendant quatre ans mon âme dans toutes les langues, / J'ai cherché, libre et fou, tous les endroits de vérité, / Surtout j'ai cherché les dialectes où l'homme n'était pas dompté. / Je me suis mis en quête de la vérité dans toutes les langues. / Le martyre de mon peuple, et de tout peuple, on m'interdisait / En français. / J'ai pris le croate, l'irlandais, le hongrois, l'arabe, le chinois / Pour me sentir un homme délivré.". (espritsnomades.com)
Original excerpt : « ÉCOUTES DE RADIO.Traversé de mondes bruyants, appelé par tous les cris, je m'écorche dans les nuits ; avec les mélodies d'après minuit je trompe les ombres ; les nuages qui passent la nuit sous le ciel sont désormais composés de cris humains qui attendent de tomber et se meuvent obscurément en des règnes que fréquentent des oreilles qui n'entendent plus. Et le cours des astres, entre minuit et l'aube, ne me semble plus charrier que des cris éphémères et fragiles ; et quand ces cris parviennent à leur point le plus frêle, alors sur la pointe la plus tremblante du monde d'à présent, je dors un instant ; je prends pour oreiller ce qu'il y a de plus flottant au monde et ma vie, avant que viennent les rêves, tangue de songes. Deux heures après, je retrouve un monde au repos, un monde d'avant le monde, un monde encore innocent de mots. Les récits des faux drames auront beau recommencer, un grand instant, deux heures avant l'aube, se passera avant que les premiers mensonges de la fragilité humaine reparaissent.L'EXPERTISE DE LA FAUSSE PAROLE.Les réflexions que voici n'ont pas "précédé"mon travail d'écoute des radios étrangères, mais se sont peu à peu imposées à mon esprit au cours des écoutes. Il n'est pas exagéré de dire que "l'information"n'existe pratiquement plus sur la surface du globe ; nulle part il n'existe de données sur les événements essentiels, sur les véritables problèmes. Il s'ensuit que, dans les radios mondiales, on se trouve la plupart du temps en face du néant et le fait que ce néant soit répété à tout instant du jour et de la nuit ne fait qu'accroître le vide. Restent, il est vrai, les "commentaires". Ils sont en général bien plus intéressants que les "informations"; mais leur richesse ou leur valeur est très relative, du fait même qu'ils tournent autour des informations dont nous venons de signaler le caractère généralement artificieux c'est du néant complexe greffé sur le néant brut. Exception faite jusqu'à un certain point pour les radios anglaises qui tiennent encore à « suivre la vie », à donner un tableau concret de la situation générale du monde, on peut dire que ces informations artificieuses et ces commentaires autour de cette facticité tendent à « changer la notion de vérité, voire à la remplacer par celle d'efficacité ». Il ne s'agit donc plus de rendre compte de la situation mondiale, mais d'agir sur elle par un ensemble de paroles bien calculées pour telle ou telle phase bien définie de telle ou telle action à mener. Ceci est particulièrement vrai de la radio russe intérieure ou internationale. On peut donc dire que la radio est le meilleur moyen qui ait été imaginé jusqu'à présent pour « jeter des sorts » à l'humanité, pour obtenir d'elle qu'elle accepte chaque jour de se prêter à des opérations d'envoûtement. Écouter des radios en quelque vingt langues étrangères mène irrésistiblement à penser qu'on est face à face avec de véritables opérations de magie noire, lesquelles ont pour but au sens fort du mot de « posséder l'humanité ». Pour écouter avec quelque profit les radios, il fallait donc trouver un principe neuf.LA PROPAGANDE DEVIENT PARFOIS LA PLUS EXACTE DES INFORMATIONS.Ce principe est le plus simple du monde ; les faits ayant "disparu" au profit de la "propagande", c'est la propagande qui devient le fait ; on peut même dire que la propagande est le fait essentiel de notre époque. Cela compris, il s'ensuit que si on le "dépasse", ce moyen de "possession" peut être "possédé" à son tour. La propagande, bien envisagée, peut être définie comme la traduction en clair des désirs divers mais semblables qui mènent les collectivités humaines actuellement en présence et en conflit. Dans un monde essentiellement mû par la volonté de puissance (et non pas seulement comme il est généralement admis par des intérêts économiques), la propagande devient le fait qui sans cesse trahit les forces cachées ou camouflées ; l'étudier en tant que fait, c'est automatiquement se mettre en dehors d'elle et c'est expertiser la réalité du monde actuel ; l'examen critique de la propagande devient ainsi presque au sens religieux du mot une "révélation". [...]UN LIEU M'A.Bien que mainte circonstance ait paru agir, seuls des mouvements intérieurs m'ont mené peu à peu à vivre courbé sous les émissions de radios en langues dites étrangères. Ce métier me prit, lambeau d'âme après lambeau d'âme, plutôt que je ne le pris. A l'origine, mes jours indiciblement douloureux en Russie. Là-bas, je vis les tueurs de pauvres au pouvoir; le fortuné y assassinait savamment le malheureux en le contraignant à proclamer l'instant d'avant sa mort : «Toi, toi seul, tu es pour les malheureux ! » A Moscou, pour la première fois, j'entrevis des capitalistes banquetant. Ici revenu, je me retins là-bas. Muet, ratatiné, hagard au souvenir du massacre des prolétaires par les bourgeois bolcheviks, je me serrai loin de tout regard auprès de chaque ouvrier russe tué en vue d'accroître le pouvoir de l'argent. Par sympathie pour ces millions et millions de victimes, la langue russe devint ma langue natale. Tel un plus fort vouloir dans mon vouloir, besoin me vint d'écouter tous les jours les radios soviétiques : par les insolences des bourreaux du moins restai-je lié, traversant les paroles et comme les entendant sur leur autre versant, aux cris des torturés. Si terrifiants ces cris qu'ils me jetèrent hors de moi, devant moi, contre moi. Ils me tiendront en cet état tout le temps que je vivrai. Je mendiai en tout lieu non-lieu. Je me traduisis. Trente poètes en langues de tous les pays prirent ma tête pour auberge. Je m'embuissonnai de chinois pour mieux m'interdire tout retour vers moi. Le monde extérieur m'aida quelque peu: il me haït, me calomnia, me travestit. Hélas! parfois aussi, comme pour me décourager, il me louangea. Puis je cessai de dormir; l'extrême lassitude fut mon opium, mon Léthé, mes alcools; l'épouse fatigue m'accompagna partout, lourde en mes bras. Aujourd'hui encore, toujours souffrant du choc reçu là-bas, je n'ai pas renoncé à me perdre, à être partout où je ne vis pas. Mais un destin malin a travaillé contre ma volonté : une activité professionnelle m'a happé. Un lieu m'a.,« VACANCES.En un temps où je ne me savais pas atteint d'un métier, on m'apprit: “ Cette année encore, on ne peut vous accorder de vacances; on a besoin que vous restiez là, gisant sous les émissions radiophoniques en langues étrangères. ” O le subit soulagement! Je tremblais d'avoir à paraître aux cérémonies des faux repos et je mendiais contre ce danger quelque secourable hasard. Et que ferais-je, m'ajoutais-je, de leurs vacances? Ne suis-je pas absolument vacant à tout instant? Rien de moi ne m'habite; ahan par ah an m'ahannant, me désertant implacablement, je me crée en successif autre; grâce au non-but et au non-calcul, authentiquement je vaque. Leurs vacances ayant lâché leurs prises, mes vacances permanentes, faites de l'anéantissement de tout élément personnel, ont continué à s'étendre au long de mon âme en algues intemporellement souples et solides sous les illimités bruits d'ensemble de la mer. Sans parole, je suis toute parole; sans langue, je suis chaque langue. D'incessants déferlements de rumeurs tantôt m'humectent et me font onde, tantôt m'affleurent comme d'un destin de calme promenade et me font sable, tantôt me choquent et me font roc. Je m'allonge en très immense et très docile plage où de vastes êtres collectifs, nerveux et tumultueux, abordent en gémissant élémentairement. De tous les langages mêlés, j'entends se composer une sorte de non-langage indiciblement rumoreux; et ce non-langage, je l'écoute en ses suprêmes efforts pour tenter d'atterrir. J'ai besoin chaque nuit de devenir tous les hommes et tous les pays. Dès que l'ombre s'assemble, je m'absente de ma vie et ces écoutes de radios, dont je me suis fait cadeau, m'aident à conquérir des fatigues plus reposantes en vérité que tout sommeil. Chinois, Japonais, Arabes, Espagnols, Allemands, Turcs, Russes font au-dessus de moi leur petit bruit, m'encouragent à quitter mes enclos; je saute le mur de l'existence individuelle; par la parole d'autrui, je goûte à de merveilleuses bamboches nocturnes où plus rien de moi ne m'espionne. C'est vers les quatre heures de la nuit que je vaque le plus exquisément. Mon corps, je l'ai précipité depuis longtemps dans un Niagara d'anéantissement et sa mort me vivifie; qu'importe si par instants encore, telle une rageuse écume exigeant de parader sur les flots noirs de l'abîme, blanchoie son désir que je l'endorme? Je suis tout au plaisir de me sentir délesté de cette créature étrangère, abusive. Attroupées depuis le début de la nuit, toutes les paroles des hommes en guerre donnent l'assaut à ce gîte pour caillots sanglants qu'est le coeur. En foule, se proclamant puissants chefs de peuples, se pressent des marmots braillards et bafouillants, batailleurs et balafrés; chacun de ces bambins tire derrière lui son jouet de millions et millions d'hommes physiquement ou, ce qui est pis, mentalement tués. lnaltérablement vide, je deviens leur champ de bataille où ne plus pouvoir batailler; lieu absolu de tous les heurts, j'annule, très lisse, l'univers de heurts. Encore quelques instants et, cette fois, le gel du sommeil tentera d'imposer à mes bras refuseurs ses bras glacés. Puis, en complices frissonnants, me provoqueront les songes. Cette ultime séduction, l'outre-fatigue la déjoue: qu'ai-je besoin d'ensommeillement, d'ensongement, puisque je lampe, jusqu'à l'ivresse, du non-être? Si je tiens encore quelques instants dans la vie d'autrui, je pourrai paraître dans les premières lueurs en danseur titubant, en sobre ivrogne exécutant les figures du non-moi. Quand enfin, très rond visage rougi de tout le sang répandu cette nuit, surgira le vaniteux soleil, je serai en état de porter en un règne d'au-delà le sommeil vers ces hommes lamentables qu'on appelle puissants, ainsi que vers des enfants malades un vase plein de lait dont il faut que rien ne tombe, ma tête labourée de toutes les paroles qui font le mal, ma tête lézardée de tous les événements qui cassent, tête en toute antitête entêtée, tête fatiguée d'une fatigue d'outre les fatigues et par là changée en plus inlassable, inlassée tête. Lors, tous ces vastes êtres collectifs, soubresautants et comme tétanisés de subjectivité, je les déverserai, lentement, précautionneusement: ils glisseront de mon cerveau comme d'un tombereau, toucheront terre d'un bruit molli, apaisé, dompté. » (Armand Robin, “La Fausse Parole” “La Fausse Parole”, suivi de “Outre écoute 55”, est publié aujourd'hui par Georges Monti aux éditions Le Temps qu'il fait, Cognac. Le volume contient en outre la reproduction de deux bulletins d'écoute.)
Source : Robin, Armand (1953), “La Fausse Parole”, Ed. de Minuit, 1953;and also, Cognac: Éditions le Temps qu’il Fait.
Source : Ellul, Jacques (1996), "The Technological Society", New York: Vintage Books. Gilbert, T. F., 1996, p. 371.
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