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1937 __ Les effets de la diffusion radiophonique et de l’enregistrement par disques — Dislocation et enracinement
Robert Desnos (1900-1945), Paul Valéry (1871-1945)
French comment : En 1937, dans un article intitulé "Notre Destin et les Lettres", Paul Valéry s'interroge sur les effets linguistiques et littéraires de "la diffusion radiophonique, d'une part", de "l'enregistrement par disques, de l'autre". "On peut déjà se demander, écrit-il, si une littérature purement orale et auditive ne remplacera pas, dans un délai assez bref, la littérature écrite". Et ce n'est qu'en 1938 que Robert Desnos exprime, dans "Ce Soir" du 20 décembre, le vœu suivant :"je souhaiterais que des écrivains et des musiciens écrivent et composent des œuvres directement pour le disque". (Dietmar Rieger)
Original excerpt : « L’esprit a transformé le monde et le monde le lui rend bien. Il a mené l’homme où il ne savait point aller. Il nous a donné le goût et les moyens de vivre, il nous a conféré un pouvoir d’action qui dépasse énormément les forces d’adaptation, et même la capacité de compréhension des individus ; il nous a inspiré des désirs et obtenu des résultats qui excèdent de beaucoup ce qui est utile à la vie. Par là, nous nous sommes de plus en plus éloignés des conditions primitives de toute vie, entraînés que nous sommes, avec une rapidité qui s’accélère jusqu’à devenir inquiétante, dans un état de choses dont la complexité, l’instabilité, le désordre caractéristique nous égarent, nous interdisent la moindre prévision, nous ôtent toute possibilité de raisonner sur l’avenir, de préciser les enseignements qu’on avait jadis coutume de demander au passé, et absorbent dans leur emportement et leur fluctuation tout effort de fixation et de construction, qu’elle soit intellectuelle ou sociale, comme un sable mouvant absorbe les forces de l’animal qui s’aventure sur lui. Tout ceci réagit nécessairement sur l’esprit même. Un monde transformé par l’esprit n’offre plus à l’esprit les mêmes perspectives et les mêmes directions que jadis ; il lui impose des problèmes entièrement nouveaux, des énigmes innombrables. [...] J’ai une petite-fille qui a deux ans et deux mois ; elle téléphone presque tous les jours et elle tourne un peu au hasard les boutons de la boîte radiophonique, et tout cela, pour elle, est aussi naturel que de jouer avec ses cubes et ses poupées. Je ne veux pas du tout être en retard sur cette enfant et je m’essaie à ne plus trouver de frontières entre ce que nous appelions jadis le naturel et ce que nous appelions jadis l’artificiel... [...] Voilà donc que l’homme mobile s’oppose à l’homme enraciné. Nous assistons à une lutte désespérée entre l’antique structure et le pouvoir croissant de déplacement. Tandis que le nomade, le nomade du nouveau type, chevauchant cinq ou six cents chevaux, survole les divisions territoriales, ignore douanes et frontières, les nations élèvent entre elles des barrières de plus en plus hautes qu’elles porteraient volontiers jusqu’au zénith ; et elles s’efforcent, d’autre part, de se passer de plus en plus les unes des autres, ce qui les conduit à des actes curieusement contradictoires ; car, cependant qu’elles tendent à se constituer chacune en système autonome, en économie fermée, en autarcie (comme on dit aujourd’hui), elles font de leur mieux pour produire bien plus qu’elles ne peuvent consommer, avec l’idée naïve d’écouler à l’extérieur leur surabondance, tout en recevant le moins possible de la surabondance des autres. Cette résistance à la mobilité généralisée n’est pas, cependant, sans quelques avantages. Si l’humanité procédait sans obstacles dans la voie des grandes vitesses et des déplacements constants, et des propagations presque instantanées, il faudrait renoncer à régler sa montre sur le soleil ; cet astre serait éliminé du règlement de nos actes, le jour ne se distinguerait pas de la nuit, et il faudrait se mettre à l’heure sidérale, qui est celle des étoiles fixes (lesquelles, d’ailleurs, ne sont pas fixes, rien ne l’étant). Après votre dîner, et dans le même instant de votre perception ou de votre durée, vous pouvez être par l’oreille à New York (et bientôt, par la vue), tandis que votre cigarette fume et se consume à Paris. Au sens propre du terme, c’est là une dislocation, qui ne sera pas sans conséquence. En somme, si l’on rassemble et que l’on tente de composer toutes les observations que l’on peut faire de la variation du monde actuel, on se trouve aux prises avec une idée paradoxale qui veut se former dans notre esprit, où elle se heurte à d’antiques acquisitions et à des habitudes immémoriales. [...] [L]a littérature, qui n’est en soi qu’une exploitation des ressources de langage, dépend des vicissitudes très diverses qu’un langage peut subir et des conditions de transmission que lui procurent les moyens matériels dont une époque dispose. Le temps me fait défaut pour développer la quantité d’observations que cet aspect du sujet demanderait qu’on exposât. Je me tiendrai à quelques remarques sur la diffusion radiophonique, d’une part, sur l’enregistrement par disques, de l’autre. On peut déjà se demander si une littérature purement orale et auditive ne remplacera pas, dans un délai assez bref, la littérature écrite. Ce serait là un retour aux âges les plus primitifs, et les conséquences techniques en seraient immenses. L’écriture supprimée, qu’en résulterait-il ? D’abord – et ceci serait heureux – le rôle de la voix, les exigences de l’oreille reprendraient dans la forme, l’importance capitale que ces conditions sensibles ont eue et qu’elles avaient encore, il y a quelques siècles. Du coup, la structure des œuvres, leurs dimensions, seraient fortement affectées ; mais, d’autre part, le travail de l’auteur deviendrait bien moins facile à reprendre. Certains poètes ne pourraient pas se faire aussi compliqués qu’on prétend qu’ils le sont, et les lecteurs, transformés en auditeurs, ne pourraient guère plus revenir sur un passage, le relire, l’approfondir en jouissance ou en critique, comme ils le font sur un texte qu’ils tiennent entre leurs mains. Il y a autre chose. Supposez que la vision à distance se développe (et je vous avoue que je ne le souhaite guère), du coup, toute la partie descriptive des œuvres pourra être remplacée par une représentation visuelle : paysages, portraits, ne seraient plus du ressort des Lettres, ils échapperaient aux moyens du langage. On peut encore aller plus loin : la partie sentimentale pourrait également être réduite, sinon tout à fait abolie, moyennant une intervention d’images tendres et de musique bien choisie, déclenchée au moment pathétique... Et voici, enfin, une conséquence possible, la plus grave peut-être, de la mise en train de tous ces progrès : Que deviendrait la littérature abstraite ? Tant qu’il s’agit d’amuser, d’émouvoir, de séduire les esprits, on peut consentir, à la rigueur, que l’émission y suffise. Mais la science ou la philosophie demandent à la pensée un rythme tout autre, que la lecture permettait jadis ; ou, plutôt, elles imposent une absence de rythme. La réflexion arrête ou brise, à chaque instant, l’impulsion, introduit des temps inégaux, des retours et des détours, qui exigent la présence d’un texte et la possibilité de le manœuvrer à loisir. Tout cela est exclu par l’audition. L’audition ne suffit pas à la transmission des œuvres abstraites. »
Source : Rieger, Dietmar (1986), "La chanson française et son histoire", Papers presented at a conference held Apr. 30-May 3, 1986, at Schloss Rauischholzhausen, near Giessen, Germany, Gunter Narr Verlag, 1988, p. 289.
Source : Valéry, Paul (1937), “Notre Destin et les Lettres”, In “Regards sur le monde actuel et autres essais”, Collection Idées, Paris: Gallimard, 1945, pp. 229-257.
Urls : http://classiques.uqac.ca/classiques/Valery_paul/regards_monde_actuel_autres_essais/valery_regards_monde_actuel.doc (last visited )

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