NMSAT :: Networked Music & SoundArt Timeline

1911 __ « Théâtre Cinématographique »
Octave Uzanne (1851-1931)
Original excerpt : « Théâtre Cinématographique.Au cours de promenades dans la grande forêt qu'illustrèrent, de diverses manières, François Ier et Henri IV, Napoléon et Marie-Louise, les peintres François Millet et Théodore Rousseau, le poète Gustave Mathieu et le Sylvain Dennecourt, je rencontrai, à ma grande surprise, en pleines solitudes des gorges d'Apremont, dans cette partie aride, cataclysmeuse, superbement tourmentée par les convulsions géologiques et les incendies, qu'on nomme "le Désert", une bande de comédiens en pleine action. Je dis bien des comédiens, de véritables acteurs, costumés, dirigés par un régisseur, de jolies cabotines élégantes et sans fard, montées sur des cavales d'occasion et se débattant contre un parti de brigands albanais. Des coups de feu partaient, des cris de désespoir et de pitié étaient proférés, tandis que les disciples du "Roi des montagnes" capturaient deux jolies amazones de style anglais, en costume d'excursionnistes d'agence Cook et les conduisaient dans une caverne naturelle. Peu après, du côté de Franchard, j'étais arrêté de nouveau par une merveilleuse caravane simulant l'arrivée du Christ a Jérusalem; le Sauveur monté sur un ânon et la foule, somptueusement vêtue, agitant des palmes, marchant nu-pieds, et chantant avec ensemble d'impressionnants cantiques dans un décor qui, en vérité, évoquait vigoureusement celui des caillouteuses vallées de la Terre-Sainte que j'eus l'honneur de visiter. Je m'informai des raisons qui transformaient ainsi les sites les plus sévères de la forêt de Fontainebleau en théâtres de nature. Des curieux avisés de ces jeux de scène, parmi ceux qui s'adonnent à les connaître à l'avance et à les suivre, comme ils suivent, en hiver, les chasses à courre mondaines qui prennent rendez-vous en divers carrefours de la grande Sylve; des curieux, dis-je, me renseignent avec une bienveillance étonnée. « Mais, Monsieur, c'est très fréquent en forêt. Ces actions théâtrales ont lieu très souvent. Il ne s'agit pas d'autre chose que de fournir des sujets de reproduction cinématographique et phonographique aux appareils enregistreurs que vous voyez fixés là-bas, sur les fourgons des bagages à costumes et accessoires. Ces scènes sont soit mimées sur un livret écrit spécialement, soit véritablement jouées, parlées ou chantées pour être conjointement recueillies par les appareils Edison et Lumière. Des gens de goût, des artistes, au service d'entrepreneurs, sont chargés de découvrir les terrains et les panoramas pittoresques les mieux appropriés aux sujets qui doivent y être représentés par de véritables comédiens en vacances ou par des élèves du Conservatoire. C'est très amusant, comme vous voyez, très naturel, fort intéressant parce qu'imprévu, cela n'a pas de cadre comme les théâtres en plein air ordinaires. C'est la vie même plutôt que la fiction du spectacle. » En effet, c'est la vie même. Tout en poursuivant ma promenade solitaire à travers les futaies, les taillis et les "plattières" fleuries de bruyères roses et de fougères déjà jaunissantes, je songeais à l'avenir du théâtre cinématographique dont, à l'heure présente, nous commençons à percevoir le hardi développement. Avec l'application possible et prochaine de la photographie en couleurs, cet avenir du spectacle cinématographique, complété par des auditions phonographiques, est considérable. On peut, dès aujourd'hui, prédire les rôles que ce théâtre d'illusion jouera dans les méthodes d'éducation, d'enseignement par la vision dès le milieu de ce siècle. L'univers cessera d'être vu par les yeux de l'imagination ou par de pitoyables images figées, monochromes, sans caractères. Les écoliers feront bientôt le « voyage autour du monde » en quelques séances, un voyage de réelle vision et de vie palpitante accompli sans autre fatigue que celle des yeux, de l'attention et de la curiosité surmenée. Quant aux théâtres populaires à excessif bon marché, dont on a tant parlé, à l'opéra omnibus, aux spectacles accessibles à tous, et offrant un maximum d'attraction, ce sera la cinématographie qui, sûrement, en donnera la solution prochaine. »
Source : Uzanne, Octave (1911), "Sottisier des moeurs : le spectacle contemporain : quelques vanités et ridicules du jour, modes esthétiques, domestiques et sociales, façons de vivre, d'être et de paraître", Paris: É. Paul, 1911, pp. 332-334.
Urls : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k54266028 (last visited )

No comment for this page

Leave a comment

:
: