NMSAT :: Networked Music & SoundArt Timeline

1902 __ « Le Surmâle »
‣ In "Le Surmäle", XII - Ô beau rossignolet
Alfred Jarry (1873-1907)
Comment : As to huge supernatural voice, we shall hear this again in Jarry's novel, "Le Surmâle", emanating this time from the sinister phonograph, a composite creature of ancient magic and modern manufacture, whose rythmical mechanical and sinister song was supposed to bring the Supermale, André Marcueil, to a state of sexual arousal in the same way as the bullroarer and which, according to Michael Moon's account, had his effect on the boys in his story. (Jill Fell, "Alfred Jarry - An imagination in Revolt")
Original excerpt : « XII - Ô Beau Rossignolet.[...] André se dégagea, haussa les épaules, parut remonter avec une clé une sorte de boîte supportant une corolle de cristal, celle où l’on avait plongé, sans eau, la gerbe de roses et qui semblait n’être inclinée que par le poids des fleurs et un phonographe haut-parleur, qui occupait le centre de la table où ils avaient mangé, lança de son pavillon, bizarrement bouché de parfums et de couleurs, un chant puissant qui remplit le hall.Bravo, dit encore Virginie. On n’entendit pas le mot, mais on vit le geste de ses mains grasses, s’efforçant par ironie d’applaudir sans cesser de la suspendre à son observatoire.Pourquoi pas.et elle cria à tue-tête pour percer le mugissement d’orgue de l’énorme instrument.: un cinématographe ? Les lèvres des filles bougeaient, mais leurs voix étaient désormais couvertes. Qu’ils eussent entendu ou non la phrase de Virginie, André et Ellen parurent disposés à répondre à la demande en la réalisant par quelque attitude théâtrale : l’Indien avait cueilli une rose rouge de la gerbe et l’offrit, avec une tendresse qui s’amusait à jouer la cérémonie, à la femme masquée sur le divan puis ils unirent leurs bouches une minute, sans plus de souci de témoins désormais impuissants à les troubler et ils se laissèrent bercer à la vibration de l’ample musique. André avait glissé un rouleau au hasard dans le phonographe ; et quand il revint aux côtés d’Ellen, poser sur sa chair d’ivoire jeune la rose vermillon qui semblait un morceau arraché de son épiderme de Peau-Rouge, tout entier couleur de bouche, l’instrument commençait une vieille romance populaire. Quoique André Marcueil n’ignorât point que la chanson était fort connue et imprimée dans plusieurs recueils de folk-lore, il tressaillit désagréablement à la curieuse coïncidence de son geste et des premiers vers : “J’ai cueilli-z-une rose / Pour offrir à ma mi-i-e, / Ô beau rossignolet ! “ [...] “Vous n’allez pas être jaloux, monsieur, que cette bouche en verre se vante de m’offrir des fleurs ? Il a raison, chéri, elles étaient à lui. Il vous donne une leçon de galanterie”. Et comme elle savait de vilains mots, elle précisa : “’Miché sérieux’, n’est-ce pas, c’est comme cela qu’on dit ?” L’instrument avait répété, pendant ce temps : “ J’ai cueilli-z-une rose / Pour offrir à ma mi-i-e,” Puis il fait une trille macabre, un interminable “krrr...”, comme pour gronder la jeune femme de sa familiarité ou pour s’éclaircir la voix; mais c’était simplement une pause avant le second couplet : “La rose que j’apporte / Est une triste nouve-el-le, / Ô beau rossignolet ! / La rose que j’apporte / Est une triste nouve-el-le,” L’entonnoir se brisa, prolongeant ses deux dernières syllabes comme un appel mourant : “El-le-n !”. Il eut l’air, avec le reste des fleurs, d’un grand monocle pour cyclope méchant, qui les regardait, ou d’un tromblon de brigand sur la grande route de leur amour, ou, et c’était encore pis, de la boutonnière d’un vieux monsieur très chic, fleurie de toute une réserve de choses sanglantes qui allaient être aussi “de tristes nouvelles”. [...] Le vieux monsieur au monocle de cristal était un voyeur beaucoup plus indiscret que Bathybius, car il recommença -- sans attendre et apparemment tout en les observant -- de sa voix chevrotante : “...let / hé hé hé hé hé hé / Krrr... / Au premier tout de danse / La bell’ chang’ de couleu-eu-re.” Il avait une façon extrêmement comique, aspirée et subite de reprendre “...eu... re.” C’était un hoquet, un sanglot, et un jeu de mots : “heureux”. Puis il fit : krrr..., et attendit, comme un simple Bathybius. [...] Et au milieu de cette folie, il comprit, dans un éclair lucide, que s’il ne faisait pas taire, comme il avait fait taire les filles, tout de suite là-bas sur la table cette voix impérieuse qui était maîtresse de ses sens hyperesthésiés, de sa moelle et presque de son cerveau, il lui faudrait posséder encore, et son sexe ne pourrait pas ne pas la posséder, la femme en train de mourir que ses bras n’avaient pas lâchée. Il l’aurait bien tuée maintenant, à coups de couteau, pour ne pas être forcé de la faire souffrir autrement. Les yeux étaient clos, et une petite larme les entrouvrait pour sortir, mouillant l’œillère du masque. On eût dit que c’était le masque qui pleurait. Les seins érigeaient une jouissance ou une souffrance qui n’était plus terrestre. André voulut se lever pour arrêter ou briser le phonographe, saisir la potiche et en écraser le pavillon de verre. Il remarqua, surpris de ne s’en souvenir que si tard, à portée de son bras, à côté du lit, les accessoires de sa défroque d’Indien d’opéra-comique. Il lança le tomahawk, que, bien entendu, il ne savait pas lancer, et qui heurta le dossier d’une chaise avec sa partie non tranchante, au mépris de tous les récits de Fenimore Cooper. Il jeta ensuite une pantoufle d’Ellen, qui fut un projectile plus meurtrier : elle choqua le bord de la corolle de cristal, qui vibra sans se rompre ni se renverser, et elle balaya aussi les dernières roses, qui tombèrent. Tout ce que nous venons de raconter si longuement se passa pendant le la-sol qui correspondait aux deux syllabes o-re. Le pavillon du phonographe eut l’air de la gueule luisante d’un serpent, menaçante et qui ne se cachait plus sous les rieurs et André, fasciné, dut obéir à l’ordre, et son sexe comme lui dut obéir à l’ordre [...] André n’entendit pas le hoquet final : un cri énorme et suraigu, fait de sept cris, avait jailli de la galerie des femmes, dont les visages abandonnèrent précipitamment la fenêtre. André, l’ensorcellement rompu, se releva, sans avoir jusqu’au bout obéi à l’impulsion maniaque... Le phonographe eut un dernier krr et s’arrêta. Ce fut tout à fait comme le déclenchement d’un réveille-matin, quoique ce ne fût pas la fin d’un rêve. » (Alfred Jarry, XII - Ô beau rossignolet, in "Le Surmäle")
Source : Jarry, Alfred (1884), “Le Surmâle — roman, moderne”, Paris, La Revue Blanche, 1902.
Source : Jarry, Alfred (1884), “The Supermale — A Modern Novel”, translated from the French by Barbara Wright, London: Jonathan Cape, 1968.
Source : Fell, Jill (2005), “Alfred Jarry: An Imagination in Revolt”, Fairleigh Dickinson University Press.
Source : Tortajada, Maria (2000), “L’ombre projetée de la vitesse. Le cinématographe et la course des dix mille milles dans Le Surmâle d’Alfred Jarry”, Études de Lettres, nos 1-2, 2000, p. 109-133.
Urls : http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Surmâle-12 (last visited ) http://fs.oxfordjournals.org/cgi/content/abstract/58/4/471 (last visited )

No comment for this page

Leave a comment

:
: