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1892 __ « La Machine à Parler »
Marcel Schwob (1867-1905)
Comment : Schwob's story tells of a frightening device that makes horrific sounds, which, it seems, are played by a woman, who is "servant to the ingenious inventor and slave to the monstrous 'mechanical mouth'.". (Timothy D. Taylor, Postmodern Culture, v.4 n.1, September, 1993)In Marcel Schwob's "La Machine à Parler", ... a horrible monster operated by a woman from a keyboard frightens the narrator with its even more horrible phonemes. (Douglas Kahn)
Original excerpt : « Dans ma maison gît un Béhémoth qui beugle à l’indication de ma main ; j’ai inventé une machine à parler. Je suivis l’homme qui se dirigeait vers la porte. Nous passâmes par des voies fréquentées, des rues turbulentes ; puis nous parvînmes aux faubourgs de la ville, tandis que les becs de gaz s’allumaient un à un derrière nous. Devant la poterne basse d’un mur noirci, l’homme s’arrêta, et tira un verrou. Nous pénétrâmes dans une cour obscure et silencieuse. Et là, mon cœur fut plein d’angoisse : car j’entendais des gémissements, des cris grinçants et des paroles syllabisées, qui semblaient mugies par un gosier béant. Et ces paroles n’avaient aucune nuance, ainsi que la voix de mon guide, si bien que, dans cet agrandissement démesuré des sonorités vocales, je ne reconnaissais rien d’humain. L’homme me fit entrer dans une salle que je ne pus regarder, tant elle me parut terrible par le monstre qui s’y dressait. Car il y avait à son centre, élevée jusqu’au plafond, une gorge géante, distendue et grivelée, avec des repris de peau noire qui pendaient et se gonflaient, un souffle de tempête souterraine, et deux lèvres énormes qui tremblaient au-dessus. Et parmi des grincements de roues, et des cris de fil en métal, on voyait frémir ces monceaux de cuir, et les lèvres gigantesques bâillaient avec hésitation ; puis, au fond rouge du gouffre qui s’ouvrait, un immense lobe charnu s’agitait, se relevait, se dandinait, se tendait en haut, en bas, à droite, à gauche ; une rafale de vent bouffant éclatait dans la machine, et des paroles articulées jaillissaient, poussées par une voix extra-humaine. Les explosions des consonnes étaient terrifiantes ; car le P et le B, semblables au V, s’échappaient directement au ras des bords labiaux enflés et noirs : ils paraissaient naître sous nos yeux ; le D et le T s’élançaient sous la masse hargneuse supérieure du cuir qui se rebroussait ; et le R, longuement préparé, avait un sinistre roulement. Les voyelles, brusquement modifiées, giclaient de la gueule béante comme des jets de trompe. Le bégaiement du S et du CH dépassait en horreur des mutilations prodigieuses. – Voici, dit l’homme en posant sa main sur l’épaule d’une petite femme maigre, contrefaite et nerveuse, l’âme qui fait mouvoir le clavier de ma machine. Elle exécute sur mon piano des morceaux de parole humaine. Je l’ai dressée à l’admiration de ma volonté : ses notes sont des bégaiements, ses gammes et exercices, le BA BE BI BO BU de l’école, ses études, les fables de ma composition, ses fugues, mes pièces lyriques et mes poésies, ses symphonies, ma philosophie blasphématoire. Vous voyez les touches qui portent dans leur alphabet syllabique, sur leur triple rangée, tous les misérables signes de la pensée humaine. Je produis concurremment, et sans que la damnation intervienne, la thèse et l’antithèse des vérités de l’homme et de son Dieu. Il plaça la petite femme au davier, derrière la machine. « Écoutez », dit-il de sa voix étouffée. Et la soufflerie se mit en mouvement sous les pédales ; les plis pendant à la gorge se gonflèrent ; les lèvres monstrueuses tressaillirent et bâillèrent ; la langue travailla, et le mugissement de la parole articulée fit explosion : AU COM-MEN-CE-MENT FUT LE VER-BE hurla la machine. – Ceci est un mensonge, fit l’homme. C’est le mensonge des livres qu’on dit sacrés. J’ai étudié des années et des années ; j’ai ouvert des gorges dans les salles de dissection ; j’ai entendu les voix, les cris, les pleurs, les sanglots et les prêches ; je les ai mathématiquement mesurés ; je les ai retirés de moi-même et des autres ; j’ai brisé ma propre voix dans mes efforts ; et, tant j’ai habité avec ma machine, je parle sans nuances comme elle ; car la nuance appartient à l’âme, et je l’ai supprimée. Voici la vérité et la nouvelle parole. Et il cria, au plus haut de sa voix – mais la phrase retentit comme un murmure rauque : « La Machine va dire : J’AI CREE LE VERBE. » Et la soufflerie se mit en mouvement sous les pédales ; les plis pendant à la gorge se gonflèrent ; les lèvres monstrueuses tressaient et bâillèrent ; la langue travailla, et la parole fit explosion dans un monstrueux bégaiement : VER-BE VER-BE VER-BE. Il y eut un déchirement extraordinaire dans les fils, un craquement de rouages, un apaisement de la gorge, un flétrissement universel des cuirs, une fusée d’air qui emporta les touches syllabiques en débris ; et je ne pus savoir si la machine s’était refusée au blasphème, ou si l’exécutante de paroles avait introduit dans le mécanisme un principe de destruction : car la petite femme contrefaite avait disparu, et l’homme, dont les rides sillonnaient la figure totalement tendue, agitait les doigt avec fureur devant sa bouche muette, ayant définitivement perdu la voix. »
Source : Schwob, Marcel (1892), “La Machine à Parler”, In "Le Roi au Masque d'Or", published in "L'Écho de Paris", 1891, 1892.
Source : Schuerewegen, Franc (1994), “A distance de voix: essai sur les "machines à parler"”, Presses Univ. de Lille, Septentrion, p. 25.
Source : Grivel, Charles (1992), “The Phonograph's Horned Mouth”, in Douglas Kahn and Gregory Whitehead (Eds), "Wireless Imagination : Sound, Radio, and the Avant-Garde", Cambridge, Mass : The MIT Press, 1992.
Source : Kahn, Douglas (2004), “Art and Sound”, In “Hearing History: a reader”, Edited by Mark Michael Smith, Athens, University of Georgia Press, pp. 36-48; Abridged from "Introduction: Histories of Sound Once Removed", in Douglas Kahn and Gregory Whitehead (Eds), "Wireless Imagination : Sound, Radio, and the Avant-Garde", Cambridge, Mass : The MIT Press, 1992, pp. 1-29.
Urls : http://www.marcel-schwob.org/Articles/58/la-machine-parler (last visited )

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