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1784 __ « L’Acousmate, ou les Voix d’En-Haut »
Original excerpt : « Ne vous est-il jamais arrivé, cher lecteur, comme à tant d'autres qui vous l'affirment, d'entendre le soir, dans le calme de la nature, un de ces bruits étranges que l'on ne sait comment s'expliquer? Tantôt c'est un bruit de chasse, et vous diriez une meute, sans qu'il vous soit possible de rien apercevoir autour de vous; tantôt vous croiriez entendre des hommes qui courent, des chevaux qui galoppent, des carosses qui roulent. Ici c'est une musique aérienne, un concert de voix et d'instruments qui approche, passe et s'éloigne ; là c'est un affreux tintamarre de sons stridents, de voix aiguës et discordantes. Le phénomène de ces voix de l'air a été observé dans toutes les parties du monde, sur les bords de la mer, dans les vastes plaines du désert, dans les vallées profondes et sur le haut des montagnes (“Autenrieth : Stimmen aus der Hoehe”). « Que de fois, » s'écrie le poète Milton, et tout n'est pas fiction poétique ici, « que de fois du haut des montagnes ou du fond des bosquets, l'écho nocturne rapporte jusqu'à nous des voix célestes chantant le sublime Créateur, et tantôt seules, tantôt se répondant,se mariant en choeur, elles traversent le calme immense de la nuit! » Si vous interrogez nos montagnards, il n'en est pas un qui ne fasse bon marché de toutes lesautres croyances ou traditions superstitieuses; mais presque tous vous garantiront l'existence de ces bruitsde l'air, de ces voix d'en-haut, et plusieurs vous assureront les avoir entendus. Tous s'accordent à les mettresur le compte de la chasse nocturne (das nachtgejaeg). Qui nous expliquera la cause de cet étrange phénomène? car nous n'avons garde de prétendre ici soulever le voile dont la nature a couvert son mystère. Et que d'énigmes d'ailleurs qu'il ne sera jamais donné à l'homme de deviner! Combien de secrets que l'oreille humaine, toujours aux écoutes, épiera toujours en vain! Quoi qu'il en soit du phénomène en question, nous croyons devoir insérer ici la description encore inédite d'un acousmate, tel qu'il a été observé en 1784 près d'Echentzwiller, par deux jeunes chasseurs, Messieurs Lecoeur et Moll. Ce dernier, député sous la Restauration, a consigné le fait dans une relation qui nous a été communiquée dans le temps par M. Lecoeur, fils du précédent et curé de Guebwiller, de vénérable mémoire. Nous pouvons donc en garantir la parfaite authenticité. Voici le récit : ...« Ce fut en Mai 1784. Le ciel était étoilé et étincelant. Néanmoins l'absence de la lune de notre hémisphère ne laissait pas que de rendre la nuit assez sombre. Le son lointain et majestueux de cinq cloches qui dans mon village accompagne chaque samedi le pieux cortége qui se rend processionnellement au cimetière pour prier et jeter l'eau bénite sur la tombe de nos défunts parents et amis, avait cessé depuis quelque temps et fait succéder un silence que les zéphyrs mêmes n'interrompirent pas. Ce fut au milieu de ce calme imposant que nous cheminâmes vers le village. A peine nous eûmes fait une centaine de pas dans la prairie, que nous entendîmes la voix très-distincte d'un petit chien roquet jappant comme s'il était à nos pieds. Nous ne vîmes en cela d'extraordinaire que la circonstance particulière de ne rien apercevoir autour de nous, et qu'il n'y avait pas le plus léger mouvement ou bruit qui eût pu nous faire soupçonner la présence de l'animal ou de son maître; ce qui néanmoins n'amena dans le moment d'autre réflexion de notre part, sinon, je me le rappelle très-exactement, que je disais : C'est apparemment quelque arroseur qui, accompagné de son chien, est là pour soigner l'irrigation de son pré. Je n'eus pas achevé de parler, qu'un cri articulé et absolument semblable à celui que pousse le lièvre lorsque des coups de plomb l'atteignent à la tête, se fit entendre à la même proximité. Ici encore la pensée immédiate qui me vint, fut celle-ci : que le roquet, poursuivant le lièvre, l'avait happé. Mon camarade que ces cris préoccupaient beaucoup plus que moi, me disait au même instant : « Nous allons en entendre bien d'autres ! » ce qui devait me faire supposer qu'il avait quelque pressentiment suggéré par la connaissance d'antécédents sur ce qui devait se passer ultérieurement. En effet, soudain une voix imitant le beuglement d'un veau, éclate avec force et retentit à plusieurs reprises, tantôt à nos côtés, tantôt en avant de nous. Bientôt d'autres cris d'animaux dont nous ne pouvions discerner l'espèce, sans doute parce qu'ils nous étaient inconnus, vinrent s'entremêler et se confondre, en se faisant entendre par intervalle en modulations facétieusement variées, toujours à une très-petite distance de nous, sans que nous pussions rien apercevoir, et cela au milieu d'un grand silence, qui en rendait l'effet d'autant plus vibrant et impétueux, ces cris arrivant d'ailleurs avec fracas et comme des coups de foudre, sans la moindre oscillation préliminaire ou subséquente... Sans plus prononcer une parole, nous précipitâmes le pas à travers l'herbe mouillée sous l'accompagnement de ce vacarme bizarre ... Quoique bien désireux de questionner mon camarade sur ce qu'il pouvait savoir touchant sa prédiction : « Nous allons en entendre bien d'autres ! » le souci et la succession rapide des incidents m'en avaient empêché! Nous étant arrêtés un instant sur la petite chaussée afin de bien nous recorder pour ne pas dévier du chemin direct vers notre demeure, la scène changetout-à-coup et prend soudainement un tout autre caractère d'un genre non moins bizarre. Ce ne sont plus désormais ces cris d'animaux qui ont cessé entièrement pour être remplacés par une espèce d'harmonie mélodieuse d'instruments, pour laquelle je ne trouve aucune expression propre à la bien définir, ou pour en bien faire comprendre l'effet. Un assemblage de sons assez nets et bien liés, retentit aussitôt au-dessus de nos têtes, formant, si je puis m'exprimer ainsi, un concert à grand orchestre. Les sons étaient pleins, soutenus, et l'ensemble m'eût paru, je crois, agréable, sans la préoccupation où j'étais que la magie entrait pour quelque chose dans ce jeu. Dire à quelle sorte d'instruments les sons pouvaient être attribués ou assimilés, toute mon attention a resté en défaut, il m'a été impossible d'y reconnaître le jeu de tel ou tel instrument usité. Les sons cependant n'avaient rien non plus de la voix humaine, ni du chant des oiseaux ou du mugissement des quadrupèdes. L'uniformité d'exécution peut faire penser que l'ensemble provenait d'un seul instrument organisé, comme on en voit aujourd'hui de plus d'un genre, et si une comparaison peut être hasardée, je citerai l'harmonica, qui néanmoins ne peut donner qu'une idée imparfaite de la symphonie aérienne. Ici les sons étaient mieux arrondis et surtout beaucoup plus dilatés. A mesure que nous poursuivîmes notre chemin, la musique s'avançait en même temps et suivait exactement notre direction. Plus d'une fois nous avons stationné pour mieux nous assurer de cette coïncidence. Dès l'instant que nous fîmes halte, il en fut de même de l'orchestre qui se trouvait toujours verticalement placé au-dessus de nos têtes ... Notre attention ne fut pas de longue durée. Bientôt après la scène lyrique rétrograda et s'éloigna successivement de nous, en prenant la direction vers l'orient. Les sons diminuèrent graduellement, du moins nous éprouvions cet effet par l'éloignement successif, en telle sorte que la finale se terminait exactement, comme on dit en terme de musique, perpendoso. Après cela une espèce de déclamateur sembla se détacher de l'orchestre en venant droit vers nous, comme pour nous annoncer que la scène était finie. Sa déclamation fut le cri répété plusieurs fois d'une manière énergique et hardie, imitant dans la perfection le cri aigu que pousse la nuit, lorsqu'il fait froid, le grand-duc ou chat-huant. Ce cri m'était trop bien connu pour que je pusse me méprendre. Je dois dire cependant qu'il me paraissait beaucoup plus expressif et plus perçant, et chose remarquable, mais de la plus exacte vérité, bien que ces cris se succédassent également par un decrescendo en s'éloignant, le dernier qui semblait venir du point extrême, c'est-à-dire de l'entrée de la forêt, était de tous le plus expressif et le plus pénétrant, poussé avec une sorte de bravoure théâtrale, comme si c'était un dernier effort pour appliquer le sceau à l'oeuvre. Dès ce moment nous regardâmes la scène comme achevée, et en effet il en fut ainsi. Tout redevint calme et silencieux comme auparavant, le feuillage même des arbres voisins restait immobile. Ce subit contraste nous causait la plus vive impression. Stupéfaits et comme en extase, nous demeurâmes quelques moments dans notre attitude, d'étonnement. Voyant que tout avait cessé, nous fîmes volte-face pour rentrer chez nous. L'empressement à regagner le village était à ce moment ce qui m'avait le plus préoccupé. J'eus la bonhomie de me persuader que nous trouverions toute la population de l'endroit, qui est de 900 à 1000 âmes, remplissant les rues et les croisées, à s'entretenir et à s'interroger sur ce qui venait de se passer, ne jugeant alors que de l'effet naturel qui, d'après mon calcul, devait être le même que sur nous, au moins à une demi-lieue à la ronde. Ce fut pour moi un véritable désappointement, quand je vis que tout était dans la quiétude la plus complète et qu'on n'apercevait même plus de lumières dans les maisons. Il était dix heures du soir. Ce mécompte venait jeter un nouveau trouble dans mes réflexions et m'affecta de la manière la plus désagréable. Cependant je fus conduit par là à mieux asseoir mon raisonnement en me disant : si ce que nous venons d'éprouver et d'entendre avait été un évènement produit par des causes d'un ordre naturel, le bruit éclatant aurait dû nécessairement frapper, tout aussi bien que nous, les habitants des villages d'alentour, et troubler le sommeil de tout le monde. Ce raisonnement fait à l'instant même me restera toujours insoluble, et c'est sans doute aussi ce qui embarrassera le plus ceux qui voudraient s'obstiner à n'attribuer l'évènement qu'à des causes purement physiques ... A présent qu'on taxe ce que je viens de rapporter, de rêve creux d'un cerveau fêlé, de mensonge effronté, tout ce que l'on voudra; c'est à quoi l'on peut s'attendre; mais si à mon heure dernière quelqu'un venait pour me questionner à ce sujet, ma réponse est préparée, la voici, je dirais : J'ai consigné le récit par écrit et de ma main, lisez-le, vous saurez la vérité, aussi bien que si je vous la disais de vive voix. » Paris, 1826. »
Source : M. l'abbé C. Braun (1866), “Légendes du Florival, ou la Mythologie allemande dans une vallée d'Alsace”, impr. de J. B. Jung (Guebwiller), 1866, pp. 38-44.
Urls : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55517521 (last visited )

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