NMSAT :: Networked Music & SoundArt Timeline

1627 __ « Le Berger Extravagant, L’Anti-Roman »
Charles Sorel, sieur de Souvigny (1602-1674)
Comment : In addition to many plays on the myth of Narcisse and his mirror, one locates in “The Extravagant Shepherd” two “magic mirrors”, allowing to see remotely and to spy on the private life of his neighbors. In “Le Berger Extravagant”, Sorel uses verbal disguise and travesty to generate a more continuous, more fully developed metanarration. In the grand scheme of Sorel’s antiromance, the narrator, the characters, and even the figure of the author consciously imitate conventions of speech from literary and extraliterary sources, which are explicated and evaluated by the implied author in the metanarrative. (Compiled from various sources)
French comment : En 1627, Sorel publie “Le Berger Extravagant”. L’histoire de Louis, jeune bourgeois parisien, est connue : nourri de lectures pastorales, il s’imagine être le berger Lysis et il veut vivre comme les personnages de ses romans préférés. Une de ses premières préoccupations est d’obtenir le portrait de sa bien-aimée, la servante Catherine (qu’il nomme Charite). Un groupe de nobles et de bourgeois prennent leur plaisir de cet idôlatre : ils l’entretiennent dans ses illusions et ils feignent de participer à ses tentatives de restaurer l’âge d’or arcadien en France. Les aventures héroï-comiques s’entassent jusqu’à ce que la joyeuse compagnie décide de mettre fin au carnaval. (Compiled from various sources)[Charles Sorel] prend sa plume de paladin pourfendeur, et il écrit le Berger extravagant, où parmi des fantaisies amoureuses, l'on voit les impertinences des romans et de la poésie[ Note : Quelques éditions de ce livre furent données sous le nom del'Antiroman, qui en marquoit nettement le but]. Poètes et romanciers, tenez-vous fermes: car voici venir un rude adversaire, armé de pied en cap, et traînant à sa suite la cavalerie légère de la raillerie et la pesante artillerie de l'érudition! « Le Berger extravagant » (1627) est une évidente imitation de Don Quichotte. Lysis est devenu fou par la lecture des romans et des pastorales, et son innocente folie consiste à prendre au sérieux toutes les inventions des poètes, à interpréter littéralement toutes les fictions de la mythologie, à vouloir reproduire et retrouver dans la réalité les rêves de l'âge d'or et les fantaisies de la fable. Le plan, est conçu, on le voit, de manière à présenter en action une satire continuelle du genre d'ouvrage auquel en vouloit l'auteur;--satire multiple, minutieuse, qui s'en prend à la fois au côté littéraire et à l'influence morale,--s'éparpillant en d'interminables longueurs et ne reculant pas même devant la caricature et la bouffonnerie burlesque. Cette satire se produit presque toujours sous la forme de l'antithèse, soit entre le lyrisme de Lysis et le bon sens positif du bourgeois Anselme, soit entre l'amour mystique du pauvre homme et la vulgarité de sa bien aimée Catherine, vraie Dulcinée du Toboso; soit entre sa folie poétique et la sottise triviale de son valet Carmelin, une doublure de Sancho. C'est surtout l'Astrée qui est en cause; mais du reste Ch. Sorel ne ménage personne, et, une fois dans la mêlée, il frappe comme un sourd, à droite et à gauche, toujours fort, souvent juste, avec le bon sens rude et mordant; mais un peu grossier, d'un homme positif, qui ne se paie pas des mots poétiques et des phrases à la mode. Ce livre est l'oeuvre d'un esprit qui a horreur des banalités romanesques, des oripeaux consacrés, des lieux communs de style et d'invention. Sorel attaque en mathématicien les fictions les plus souriantes, les dépeçant une à une et en prouvant l'absurdité à tous les points de vue. Je pourrois citer plus d'un point de détail, où il se rencontre non seulement avec Furetière, mais avec Molière et Boileau. Malheureusement ce beau zèle, légitime dans son principe, n'est pas toujours juste dans l'extrême rigueur de ses impitoyables conclusions; il a ses écarts et ses entraînements; il faut plaindre un esprit qui va jusqu'à envelopper la poésie elle-même dans la ruine du roman, qui la condamne sous les accusations de fausseté et d'invraisemblance, qui la poursuit sous toutes ses formes avec la bouffonnerie sacrilége d'un iconoclaste, et qui la chasse honteusement de sa république, sans même la couronner de fleurs. Qu'eût dit Boileau s'il eût entendu le verdict de Sorel contre Homère, dans lequel il devance la Motte en le dépassant? Même lorsqu'on reconnoît la justesse et la vivacité de son esprit, on est contraint d'avouer que cet esprit est presque toujours étroit, chagrin, exclusif et prosaïque. Le Berger extravagant est un recueil de taquineries vétilleuses en trois volumes, dirigées contre la lignée tout entière des romanciers et des poètes. Et pourtant Sorel, lui aussi, avoit sacrifié à la muse du roman et à celle de la poésie. Le lecteur curieux pourra se donner une idée à peu près exacte des qualités et des défauts de l'auteur en lisant quelques pages détachées du cinquième livre. Lysis, qui s'est fait berger, comme don Quichotte s'est fait chevalier errant, tombe dans le creux d'un vieux saule en voulant reprendre son chapeau, qui s'est accroché aux branches, et son cerveau, malade de ses récentes lectures, lui persuade aussitôt qu'il est changé en arbre. On ne peut parvenir à le convaincre du contraire; il s'obstine à rester dans le tronc, et prouve doctement, non sans indignation, aux profanes qui le contredisent,--par exemples catégoriques tirés des Métamorphoses d'Ovide, de l'Endymion de Gombauld et de tous les «bons auteurs», qu'il n'y a rien là d'impossible, ni même d'invraisemblable. Il est assez difficile de lui répondre, car ses démonstrations sont toujours appuyées sur les ouvrages les plus accrédités et reçus avec le plus de respect. Rien de bouffon comme la manière dont on s'y prend pour le déterminer à manger et à boire, sous le prétexte de l'arroser,--les nécessités humaines de plus bas étage auxquelles, malgré sa qualité d'arbre et de demi-dieu, il se trouve obligé de satisfaire;--ce qui fournit à Sorel une ample matière de plaisanteries peu ragoûtantes, dont il ne manque pas d'abuser;--les cérémonies mythologiques auxquelles le convient à la clarté de la lune de feintes Hamadryades qui sont forcées de lui citer Desportes pour lui prouver qu'il peut sortir de son tronc;--ses aventures nocturnes avec le dieu Morin, la collation des arbres qui mangent du pâté, le cyprès qui joue du violon, et au milieu de tout cela les savantes et poétiques réflexions de Lysis. Mais à la longue toutes ces inventions, qui avoient réjoui d'abord, et où l'on trouvoit à bon droit de l'esprit, de l'imagination, une certaine verve,--finissent par paroître et par être réellement puériles, forcées, monotones, invraisemblables. Une folie poussée à ce point,--quoique Sorel ait eu le bon esprit de donner à Lysis, comme Cervantes à don Quichotte, des accès lucides, mais trop rares et trop effacés, et quoique cette folie soit la condamnation du prétendu bon sens des poètes et des romanciers,--a peu de chose qui puisse nous intéresser longtemps. L'auteur semble ne s'en être pas aperçu, et l'on diroit souvent qu'il ne songe qu'à accumuler des mystifications sans but réel; il ne sait pas s'arrêter à temps, et gâte ses plaisanteries à force de les vouloir épuiser. Chaque livre est suivi de longues remarques où Sorel commente lui-même son oeuvre en détail avec autant et plus même de respect et de conviction que s'il s'agissoit de l'Iliade. Cela n'étonnera aucun de ceux qui auront lu ces cavalières préfaces où il parle de lui et de ses écrits sur le ton d'une confiance si fanfaronne et d'une si naïve outrecuidance. Dans ces remarques il revient, en son propre nom, sur les hommes et les ouvrages dont il a parlé, sur les idées qu'il a émises, pour les appuyer et les compléter à son aise; et, chemin faisant, il trouve moyen de déployer une érudition littéraire des plus étendues, sinon des plus discrètes et des mieux dirigées, qui témoigne d'une immense lecture. Le Berger extravagant est, pour ainsi dire, une vraie encyclopédie, où toutes les oeuvres de la littérature pastorale, romanesque et poétique, de l'antiquité et des temps modernes, de la France et des nations étrangères, comparoissent les unes après les autres par devant le tribunal souverain de ce Minos inflexible, qui les juge et les condamne sans se laisser émouvoir à l'éloquence ni aux grâces des coupables. Avec tous ces défauts, « le Berger extravagant » fut une oeuvre salutaire et qui porta coup. Il contribua certainement à la chute de la pastorale, qui, surtout après le succès de l'Astrée, avoit envahi les livres et le théâtre. Déjà compromise par l'abus qu'on en avoit fait, par l'absence d'un caractère bien déterminé qui la séparât nettement du drame et de la comédie, elle fut enfin tuée par le ridicule. On avoit vu Des Yveteaux, dans sa maison de la rue des Marais, tout enguirlandée de lacs d'amour, se promener une houlette à la main, couvert de rubans, côte à côte avec sa bergère,--et transformer son jardin en pastiche de l'Arcadie. N'y avoit-il pas là de quoi justifier l'idée qui fait la base du livre de Sorel, et le berger Lysis ne semble-t-il point la parodie légitime du berger Vauquelin? Quoi qu'il en soit, la pastorale mourut pour ne ressusciter que plus tard,--mais sous une autre forme et sans remonter sur le théâtre,--avec Segrais et madame Deshoulières; seulement Molière, qui a recueilli toutes les traditions théâtrales, même celles de l'opéra, du ballet et de la tragi-comédie, s'y essaya en passant pour varier les amusements de la cour, ce qui ne l'empêcha pas de s'en moquer dans « le Malade imaginaire ». Je ne relèverai pas, faute d'espace, tous les emprunts qu'on a faits au « Berger extravagant »[Note : J'en ai noté un des plus curieux dans l'Athenæum de 1855,p. 565]: ils sont plus nombreux encore que pour « Francion »,et Molière, en particulier, s'en est souvenu plus d'une fois, sans parler de La Fontaine et de Scarron. Je me bornerai à dire que, sans avoir obtenu autant de succès que Francion, il en eut assez pour mettre en mouvement le servile troupeau des imitateurs. Du Verdier calqua sur ce patron son Chevalier hypocondriaque, et Clerville son Gascon extravagant. Mais l'imitation la plus sérieuse et la plus remarquable fut celle de Thomas Corneille, qui, toujours à la piste du goût et de la mode du moment, fit de l'ouvrage de Sorel sa comédie en vers des Bergers extravagants, où il a transporté les personnages et les aventures les plus saillantes du roman, sans rien ou presque rien y ajouter du sien. (Paul Scarron 1651-1657[1857], “Le Roman Comique”, Tome 1, Paris : Chez P. JANNET, Libraire)
Original excerpt : « Livre IV.[...] Il y avoit avec Hircan un de ses cousins qui s'apelloit Fontenay, lequel l'estoit venu voir. Il s'esbahyssoit fort de ce que disoit Lysis, n'ayant jamais rien ouy de plus extravagant. Il tira à part un valet de la maison, et luy demanda s'il ne le connoissoit point. Il luy respondit qu'il ne sçavoit autre chose de luy, sinon que c'estoit un homme qui estoit devenu fou pour trop aymer Catherine la servante de chambre de Leonor. Il en fut encore plus estonné : car il connoissoit cette fille, et ne la trouvoit pas capable de donner tant d'amour. Il sçavoit bien qu'elle estoit blanche, et qu'elle avoit les cheveux un peu blonds, mais qu'aussi avoit elle en recompense des traits de visage assez desagreables, pour estre estimee laide. N'estant donc pas satisfait il parla de cecy à Hircan, qui luy dit en peu de mots la maladie de Lysis. [...] Apren donc, repartit le berger, que je suis l'amant de la belle Charite. Tout cela n'est rien, luy dit l'autre, de qu'elle profession estes vous ? Que tu és importun ! Dit Lysis. Ne voy-tu pas que je suis berger ? Mon habit ne le fait-il pas connoistre ? Or afin que tu ne t'ataches point aux mots, et que tu ne prennes pas les choses au pied de la lettre, je t'apren que je ne suis pas de ces rustiques qui sont dans les champs : je suis de ceux dont l'on escrit les histoires dans les romans qui se font aujourd'huy, et dont les comediens representent les actions sur leurs theatres. Ma foy nostre maistre (dit Fontenay, qui ne pouvoit rien celer de ce qu'il pensoit) je pense que vous estes le successeur de Dom Quixote De La Manche, et que vous avez herité de sa folie. Apres avoir esté chevalier errant, il voulut estre berger, mais il mourut sur ce dessein, et je croy que vous voulez estre berger au lieu de luy, et que vous l'imitez en vos extravagances. Vous avez menty, s'escria Lysis, je ne fay rien que de mon invention propre, je n'imitay jamais celuy que vous dites, et si j'ay leu son histoire, ce n'a esté qu'en passant. C'estoit un fou, qui s'imaginoit qu'il estoit l'amant de Dulcinee, sans jamais l'avoir veuë, au lieu que j'ay cét avantage d'entretenir tous les jours Charite. Il n'entendoit rien à chercher la souveraine felicité. Ce n'est point dans les armes qu'elle se rencontre : on n'y reçoit que de la peine, et l'esprit y devient brutal ; c'est à garder les troupeaux qu' il y a du profit et du contentement. Fontenay voyant que ce berger entroit en courroux, luy dit pour l'irriter d'avantage. Tu me demens infame, sçache que j'en veux avoir la raison. Qui penses-tu estre ? Tu és dans le mespris de tout le monde. Cette Charite pour qui tu souspire ne tient conte de toy, et c' est pour moy qu'elle a de la passion : tous les jours elle me recherche, et neantmoins je ne me laisse point aller à ses apas ; car j'ay une infinité d'autres plus belles maistresses. Ce fut a ce coup que Lysis se mit en colere tout a bon ; il s'en alloit desja vers Fontenay pour le fraper, mais Hircan le retint par le bras, et le mena promener d' un autre costé tandis que Clarimond entretint son ennemy. Lysis demanda à Hircan s'il n'avoit point quelque miroir magique dans lequel il pust voir s'il estoit vray que ce Fontenay fust aymé de sa bergere. Hircan luy respondit qu'il avoit cassé le sien de despit qu'il avoit eu d'y voir une de ses maistresses entre les bras d'un de ses rivaux, et qu'il n'avoit pas encore eu le loisir d'en faire un autre, mais qu' il pourroit bien sçavoir ce qu' il desiroit par quelque autre moyen ; et qu'au reste si Fontenay l'offençoit en quelque façon que ce fust, il luy en feroit avoir la vengeance. [...] »
Source : Sorel, Charles (1632), “Le Courrier véritable, du Bureau des postes estably pour les nouvelles hétérogenées le dernier jour d’avril 1632, s.1., 1632 [Bibliothèque Nationale de France, BN 4-LC2-11], republished and postdated April 23, 1643 in Charles Sorel’s “Recueil du Sercy”, 1644.
Source : Roux, Olivier (2005), “Le berger et l’astronome : hypertextualité scientifique dans “Le Berger Extravagant” de Charles Sorel”, In “Libertinage et philosophie au XVII° siècle”, Institut Claude Langeon, Edited by Antony McKenna, Pierre-François Moreau, Frédéric Tinghely, Publications de l’Université de Saint-Étienne, pp. 257-278
Source : De Vos, Wim (1994), “Le singe au miroir emprunt textuel et écriture savante dans les romans comiques de Charles Sorel”, Université Pers Leuven, Tübingen : Gunther Narr Verlag, pp. 289-304.
Source : Sorel, Charles (1659), “Description de l’Île de Portraiture”, Genève : Droz, 2006.
Source : Hinds, Leonard (2002), “Narrative transformations from l’Astrée to Le Berger Extravagant”, Purdue University Press.
Source : Bechade, Hervé (1981), “Les Romans Comiques de Charles Sorel — Fiction narrative, langue et langages”, Publications Romanes et Françaises, Genève : Droz.
Urls : http://histv2.free.fr/litterature/sorel.htm (last visited ) http://gallica.bnf.fr/Fonds_Frantext/T0089696.htm (last visited ) http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Berger_extravagant (last visited ) http://www.gutenberg.org/files/27772/27772-8.txt (last visited )

No comment for this page

Leave a comment

:
: