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1926 __ « Aux Écoutes des Ténèbres »
Maurice Renard (1875-1939)
Comment : [...] In his short story “Listening to the Shadows” (“Aux Écoutes des Ténèbres”) a soldier receives a telephone call from his friend fighting at the front during the First World War only to learn subsequently that his friend has been killed days earlier. (Friedrich Kittler)
Original excerpt : « [...] En traversant le couloir, que possède un courant d’air violent, quelque chose m’arrête, l’oreille [aux aguets]. Un son presques imperceptible... D’abord, je ne me rends pas compte... Je comprends seulement que ce son-là me frappe; qu’il éveille en moi des myriades de pensées endormies. Puis, très vite, je saisis. C’est le timbre du téléphone. Haut placé, dans une encoignure de la corniche, il a échappé au pillage. Et le courant d’air en tire une sonorité musicale, presque nulle, fragile comme du verre filé. C’est bien là le pâle fantôme des strideurs passées, quand ce timbre lançait par la maison vivante ses appels frénétiques... Machinalement -- ou plutôt goûtant un plaisir puéril à me laisser conduire par une habitude caduque -- je me dirige vers le réduit du téléphone. L’appareil s’y trouve encore; mais arraché de la muraille, il pend au bout de ses fils, et l’un des écouteurs a disparu. J’ai palpé des boutons de porte et des manettes familières; j’ai caressé des boiseries, flairé des armoires. Il me tarde d’appuyer contre mon oreille l’ébonite de l’écouteur, cette petite bouche artificielle qui m’a parlé jadis avec tant de voix changeantes, toutes précieuses aujourd’hui, toutes bien-aimées ! Le corchet se relève, soulagé du poids qui le tenait baissé; et soudain le demi-rêve où je me complaisais s’évapore avec brusquerie. “L’appareil fonctionne”. “Quelqu’un parle !” Sous un grésillement caractéristique, une voix, dont je ne distingue pas le langage, se fait entendre. Et n’allez pas croire que je sois le moins du monde stupéfait. Un peu de surprise au début, et c’est tout. A peine la chose s’est-elle produite, que ma raison l’a expliquée. L’appareil fonctionne, c’est un fait. Il n’est pas l’objet inerte, isolé, détraqué peut-être, que je croyais trouvé. Il est en état de marcher, et il marche. Ses fils le font communiquer avec un autre poste. Mais, sans aucun doute, cette communication est fortuite. Les tranchées de troisième ligne sillonnent les faubourgs de Reims; le front, avec tous ses réseaux téléphoniques, empiète sur la ville. Chacun sait qu’il suffit d’un contact ou même d’une influence, pour que deux postes soient reliés sans qu’on l’ait voulu. Combien de fois nos téléphonistes militaires ont-ils surpris des conversations allemandes, et réciproquement ! C’est ce qui se passe à présent. “Je croyais, me dis-je, que le fil de cet appareil avait été coupé par un obus, avec tous ceux que j’entends là-haut s’agiter... Il faut croire que je me trompais, ou bien -- l’électricité est si mystérieuse ! -- il faut supposer que cette crinière, qui siffle au vent, forme un véritable balai collecteur d’ondes... Ce qui est certain, c’est que j’entends parler quelqu’un, -- un militaire probablement, -- un Français, il me semble... “ Vous savez ce qu’on dit souvent : “Le monde est petit”. Au bout d’un instant, la voix se fait moins nébuleuse. J’en discerne les inflexions. Je prête l’oreille passionnément, et, malgré moi, ahuri de poser une pareille question, tout haut, dans la maison morte :.N’est-ce pas le capitaine de Saint-Sèvre qui parle ? dis-je en me penchant sur le téléphone. Saint-Sèvre, c’est vous, n’est-ce pas ? J’entends fort mal la réponse, mais je retiens ces mots :.... Clairmarais.. cher ami... Donc, c’est Saint-Sèvre ! C’est bien lui, puisqu’il m’a reconnu au son de ma voix, sans que je me sois nommé. Coïncidence admirable !... Je poursuis alors :.Où êtes-vous ? Mais sur le champ mon étourderie m’apparaît, et j’ajoute précipitamment :.Non ! Pardonnez-moi. J’oubliais que vous ne pouvez pas révéler l’emplacement de votre troupe... Et comment cela va-t-il ? Etes-vous content ? Les mots “très heureux” me parviennent au milieu d’un crépitement forcené. L’appareil crache, grince, claquette; et tout à coup c’est le silence dans l’écouteur.Saint-Sèvre ! Saint-Sèvre !... Je tourmente en vain le crochet. Le hasard, qui nous a donné la communication, vient de la couper. Il a rompu le contact passager, ou supprimé l’influence précaire, brouillé enfin le fragile dispositif qu’il avait conditionné. Ce que son caprice avait fait, son caprice vient de le défaire. Il est tard. On n’entends plus, dans les nuits rémoises, les heures sonores, échappées des pinacles, entre-croiser leurs files comme pour un ballet. Le calme est aussi profond que dans une forêt. Ma montre marque onze heures. Je constate que j’ai très froid; et ma blessure me fait souffrir, au point que je m’enveloppe la tête dans mon cache-nez. “Quelle aventure bizarre ! me dis-je. Et comme le sort combine parfois d’étranges rencontres ! Où diantre Saint-Sèvre peut-il se trouver ? Dans les environs ? A des lieues d’ici ? Téléphonait-il d’un gourbi creusé dans les entrailles du sol ? D’un ballon d’observation ? Ou bien qui sait ? Au temps où nous vivons, les savants exploitent en secret les inventions les moins pratiques. Saint-Sèvre a peut-être quitté son bataillon, et... “. Je ne sais pourquoi, j’étais hanté par l’idée de cet écheveau de fils téléphoniques que le vent brandissait vers le ciel; et je me représentais volontiers Saint-Sèvre enfoui dans la carlingue d’un avion ou posté dans la nacelle d’un dirigeable. Pourtant, l’hypothèse de la téléphonie sans fil ne comportait nullement cette débauche de conjectures aéronautiques; mais c’était une impression tenace; et j’écoutai la nuit attentivement, pour y démêler quelque bourdonnement d’hélice ou de moteur. Pas le moindre frisselis au plus profond de l’étendue. Le ciel lunaire était vide. Plus de vent. Le timbre du téléphone avait cessé de bruire. Là-haut, la tignasse enchevêtrée des fils rompus se tenait tranquille. Et le front, formidable monstre couché sur le pays, semblait dormir, des Alpes à la mer. Le silence de la ville souffre-douleur, le mutisme de la cité-Andromède avait quelque chose de poignant. On sentait qu’elle ne dormait pas, la martyrisée, et que, les yeux ouverts et fixes, elle attendait sans bouger le réveil du dragon. Voilà ce que traduisaient ces ruines, cette immobilité surnaturelle et ce silence qui était celui même des solitudes célestes, descendu jusqu’à la surface de la terre. Tout à coup, vers l’est, une détonation creva ce silence. Une clameur aiguë cintra dans l’atmosphère son arc-en-ciel obscur. Et l’obus éclata, du côté de Saint-Nicaise, après avoir fait, en arrivant, un vacarme de jubilation. Un autre le suivit. D’autres encore. L’enfer s’éveillait. Ce fut un bombardement moderne, industriel, à la cadence de quetre projectiles à la minute, alternant, un sur le faubourg de Laon, le suivant sur le quartier Saint-Rémi; et cela pendant plus de quatre heures. Mille coups. mille arceaux de sifflements avec une détonation à chaque bout. Mille horions. Mille crachats. Des lueurs, d’abord instantanées comme des éclairs, puis durables comme des fournaises et rougissant des nuages d’épaisse fumée. Et maintenant, on entendait, quatre fois par minute, ce biblique écroulement de Reims, qui doit retentir à travers les siècles, sans jamais s’éteindre. L’épisode du téléphone était déjà loin de ma pensée. Ce fut seulement le lendemain soir qu’il me revint à l’esprit. J’étais rentré à Crécy-le-Plan très fatigué, souffrant de ma pauvre tête, avec de mauvais nerfs. Le train m’y déposa au coucher du soleil. Mon capitaine se trouvait sur le quai, attendant par le même convoi un de ses cousins, lieutenant du génie, qui profitait d’une mutation pour venir dîner avec lui. Sans me douter de la circonstance, j’avais voyagé dans le même compartiment que ce jeune homme. Il se nommait Chabrillat. Le capitaine avait commandé en son honneur une manière de petit festin. Je ne pus retenir un mouvement de joie, lorsque je vis que la réception de M. Chabrillat allait, pour ainsi dire, enjoliver mon retour et faire une heureuse soudure entre mes dix jours d’indépendance et la reprise de mes insipides fonctions. Dès le potage, le champagne emplit nos flûtes et la conversation s’anima. Mes camarades, somme toute, avaient ce soir-là deux convives intéressants : M. Chabrillat, nouveau venu, et moi, qui rentrais de permission. Nous étions pour eux comme des voyageurs riches de connaissances et féconds en récits. Mais il advint que, M. Chabrillat n’étant pas causeur, ce fut moi qu’on mit sur la sellette. Le jeune officier, pourtant, quittait les régions périlleuses de la Somme; il aurait pu assurément tracer de ses faits d’armes un glorieux tableau. Je le sentais bien, et, me dérobant aux questions que l’on me posait sur Paris et ses plaisirs, je parlai de Reims et de son malheur. Comme vous le pensez, j’évitai de dépeindre avec trop d’exactitude les sentiments que j’y avais éprouvés et que tout le monde n’aurait peut-être pas compris. Cependant, la fatigue aidant le champagne, il m’arriva de dire, à l’étourdie et sans avoir prévu les éclaircissements où cette phrase allait m’entraîner :.A propos ! J’ai des nouvelles de Saint-Sèvre ! Aussitôt, ce fut un concert d’exclamations. Chacun voulut savoir où il était, ce qu’il devenait, ce qu’il m’avait dit, comment il se portait... Je dus raconter la surprenante histoire du téléphone. Elle produisit sur mes auditeurs les effets les plus divers. Pour un qui l’accepta, deux autres en doutèrent; la majorité fut convaincue que j’avais rêvé. Je surpris même, dans un miroir, le geste du vétérinaire montrant à l’officier-payeur la place du crâne où j’ai ma cicatrice. Il s’ensuivit un certain malaise, et j’ai toujours pensé que M. Chabrillat n’avait d’autre dessein que d’y faire diverson lorsqu’il demanda qui était ce Saint-Sèvre, ajoutant qu’il avait fort bien connu, dans la Somme, un officier du même nom. On crut, un moment, qu’il s’agissait d’un frère de notre ami. Mais, à force de se renseigner mutuellement, le capitaine et son cousin finirent par dégager qu’il n’y avait en l’occurrence qu’un seul Saint-Sèvre. Sachez pourtant qu’ils n’arrivèrent pas à cette conclusion sans que leur dialogue n’eût pris une tournure singulièrement tragique. Car, à mesure que l’aboutissement apparaissait; à mesure que les deux Saint-Sèvre se rapprochaient l’un de l’autre pour bientôt se confondre, nous regardions au visage de M. Chabrillat se succéder les preuves d’un trouble grandissant. Le capitaine, ému de ce qu’un tel spectacle lui faisait pressentir, hachait ses paroles d’une voix rauque; et, pleins d’angoisse, nous assistions au rapide colloque, devinant la chose terrible qui allait en sortir et n’osant plus douter de la mort de Saint-Sèvre. Nous étions penchés sur la table. M. Chabrillat parcourut nos faces, d’un regard anxieux.Je vous prie de m’excuser, dit-il. Je ne pouvais ps savoir...Alors, hasarda le vétérinaire, vous en êtes bien sûr ?.Nous l’avons enterré à Foucaucourt.Comment est-il mort ? demandai-je, atterré.Une balle entre les deux yeux. Pendant une reconnaissance. On entendit le champagne pétiller dans les flûtes. Le cavalier qui nous servait s’était arrêté, tournant vers le capitaine une figure inquiète.M. de Saint-Sèvre a été tué, lui dit celui-ci. L’homme serra fort les lèvres, et ses joues se mirent à trembloter. C’était l’ancienne ordonnance de Saint-Sèvre.Et quand cela est-il arrivé ? fit quelqu’un.Il y a trois semaines, répondit M. Chabrillat. Le vétérinaire me jeta un coup d’œil furtif, mais personne n’eut la cruauté de faire allusion à mon histoire. Malgré tout mon chagrin, je me sentais empourpré de honte. J’étais effrayé de l’aisance avec laquelle j’vais pris pour une réalité ce qui n’était indubitablement qu’une hallucination de l’ouïe. Quelqu’un avait-il vraiment parlé dans le téléphone ? Avais-je cru que cette voix était celle de Saint-Sèvre et qu’elle prononçait : “ ... Clairmarais... cher ami...” ? Ou n’avais-je perçu, en tout et pour tout, qu’une fantasmagorie de mon oreille ?... En y réfléchissant, je comprenais quelle suite d’énervements et d’émotions m’avaient prépaté à subir la mystification de ma propre fantaisie, complice du vent et des ruines. Je me rappelais comme la pensée de Saint-Sèvre avait dominé mes rêveries matinales, puis de quels instants fiévreux mon après-midi s’était composée, et quel jeu affolant j’avais joué, la nuit, avec mon désespoir. J’en appelai vainement à cette soudaine présence d’esprit, à ce brusque évanouissement de tout phantasme, qu’avait provoqués le son de la voix, dans le téléphone; ce n’était plus là, pour moi, qu’une illusion supplémentaire; je ne voyais, dans ce phénomène trompeur, qu’une raison de plus de me méfier désormais de mes sens et de me souvenir de ma blessure. J’ai vécu depuis lors en exerçant sur moi-même une étroite surveillance. J’ai contrôlé tous mes actes avec une ingénieuse sévérité. Je crois sincèrement n’être plus retombé dans cette sorte d’aberration. Quand j’y repense, d’ailleurs, il me semble impossible que j’aie fabriqué de toutes pièces un “trompe-l’oreille” aussi vivace, dont je me souviens aussi nettement... Et aujourd’hui... Ah ! aujourd’hui, je voudrais bien savoir ce que pensent mes camarades de Crécy-le-Plan, s’ils n’ont pas oublié mon aventure ! Lisez cela, tenez, dans “L’Intransigeant”. C’est une information passablement prodigieuse, que publient les journaux. “Edison aurait trouvé le moyen de téléphoner avec les morts”... Si mon crâne était complet, je vous donnerais ma parole d’honneur que c’est possible. »
Source : Renard, Maurice (1926?), “Aux Écoutes des Ténèbres”, in "L’Invitation à la Peur - Quatre Contes au Stylographe”, Paris: Ed. G.Crès & Cie, 1926, pp. 81-101.
Source : Kittler, Friedrich A. (1986), “Grammophon Film Typewriter”, Berlin: Brinkmann & Bose; and also, “Gramophone, Film, Typewriter”, translated by Geoff Winthrop-Young and Michael Wutz, Stanford: Stanford University Press, 1999.

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